Henry-Claude Innocent La crise est somme toute artificielle, donc elle ne tient qu’au pragmatisme et au patriotisme des impliqués directs. Dans la marge de manœuvre qu’il lui reste, M. Martelly prend une longueur d’avance sur l’opposition en nommant Évans Paul sans l’assentiment préalable du Parlement. Si M. Martelly a l’habitude, voire l’addiction, de gagner du temps, admettons que cette fois-ci il en a vraiment besoin. Nous avons tous besoin de temps en politique. Et pour avoir milité aux côtés de K-Plim en 1986, je le connais comme quelqu’un qui sait que la règle d’or de la tactique est la surprise. Cela ne m’étonnerait pas que ce soit en accord avec lui que M. Martelly s’est empressé de publier sa nomination dès le 25 décembre, à l’insu de tous les concernés. Un pragmatique en tête-à-tête avec un tacticien, un tandem à prendre tout le monde à contrepied chaque jour. Cela dit, je comprends le sursaut de tous les secteurs politiques qui boudent la manière «rapido y furioso» dont Martelly aura pris cette importante décision pourtant assujettie à des prescrits constitutionnels. Par exemple, la sortie incisive mais calme –comme toujours – du sénateur Jeanty de Kontra Pèp la me conforte dans mon respect pour lui renforcé par des souvenirs de verres partagés autour d’une guitare quand nos jeunes années nous le permettaient. Oui, Jean-William a raison: «Martelly fait de la provocation». Mais pourquoi cette fois-ci? Pour gagner du temps pour lui, et pour nous. Pour éviter de trop longs pourparlers avant même de nous mettre d’accord sur la personne physique d’un Premier ministre à choisir. Nous sommes des experts en discussions interminables. Et je sais que les discussions trop longues font horreur au sénateur Jeanty. FUSION, méthodique, discipliné, dialecticien comme toujours, n’est pas moins élégant dans sa prise de position. Sauf que, nommer Évans Paul de façon hâtive ne signifie mettre un terme aux négociations comme le pense FUSION. On peut négocier même après une victoire. Staline gagne la Seconde Guerre «mondiale», mais négocie le partage du monde à Yalta, car il savait que l’URSS seule ne pouvait dominer la scène internationale. Haïti gagne son indépendance militairement contre trois (3) puissances coloniales, mais négocie avec sa reconnaissance en 1860 avec le Saint-Siège. Martelly est dans la même position. Sacrifier un Premier ministre de l’envergure de Laurent Lamothe pour continuer à négocier les mains vides serait de l’enfantillage pour Martelly comme pour la communauté internationale. En politique, comme en ménage, il faut savoir faire comme si on ne comprend pas ce qui se passe dans la tête de l’autre. Mais l’arête de poisson dans ma gorge demeure le MOPOD et INITE qui menacent de se «mopodiser». Je me demande quel « lwa moudong » du vaudou haïtien se serait emparé du cerveau de Turneb Delpé. Où est passé mon Turneb qui luttait pour un consensus de 25 ans entre tous les acteurs politiques haïtiens? Comment lutter des années durant pour une chose et la mépriser quand finalement la Providence et l’histoire la déposent dans le creux de vos mains! Jusqu’à la publication du rapport de la Commission, je digérais laborieusement la dérive de Delpé avec son MOPOD. Pour moi, le MOPOD est une structure créée pour vilipender l’image de Mme Manigat, laquelle serait mieux vue dans une mise en commun plutôt avec l’OPL, ou avec FUSION. Le RDNP n’a plus sa place dans le Rache Manyok. Le professeur Leslie Manigat doit se remuer dans sa tombe, de colère. INITE, en route pour la désunion et le désordre? Le députe Saurel Jacinthe, de la même étoffe que Mme Manigat, menace de s’aligner sur le Rache Manyok. Un suicide pour lui comme pour INITE. Martelly nous a déjà tous roulés dans la farine. C’est vrai, comme le dit M. Jacinthe. Aujourd’hui, voilà qu’il risque de tomber, avec nous, dans le chaudron d’huile bouillante sans sa couche protectrice de farine. Si la crise persiste, nous serons frits, mais entiers. Mais mon expérience de cuisinier me dit que Martelly sera déchiqueté politiquement s’il tombe dans cette huile chaude sans avoir été préalablement enfariné. Je veux dire que Martelly n’a plus de circonstances atténuantes. Même avec un as comme K-Plim entre ses droits, s’il perd le support de la communauté internationale, pour mauvaise foi, seul l’exil peut lui redonner des plumes. Or, depuis l’exemple de sagesse et de modération donné par René Préval, l’exil est devenu la pire des déchéances pour un ex-chef d’État haïtien. Et tout compte fait, on a l’impression que seul le sénateur Moïse Jean-Charles garde une vision nette de sa trajectoire comme opposant du M. Martelly comme président de la République. N’en déplaise aux pointus de l’analyse conjoncturelle, M. Jean-Charles se trompe de bonne foi et reste cohérent par rapport à sa vision de la dimension structurelle de la crise. Sauf que lui non plus n’a d’autre choix que de se préparer pour des élections avec Martelly et Évans Paul. L’éviction de Martelly sera une erreur. Et nous la paierons plus cher que sa victoire aux urnes en 2010. Il faut se calmer. K-Plim nous appartient à tous, indépendamment de ce que Martelly pense pouvoir faire de lui. Nous cherchons un Messie depuis 1990. La Providence nous envoie un Jean-Baptiste. Ménageons-le. Assoyons-nous ensemble pour faire face à ce Sanhédrin occulte qui n’hésita pas à sacrifier un Lamothe dynamique pour canaliser le Niagara dans notre Vésuve. La bataille s’annonce serrée. Ce ne sera pas un dîner de gala. Mais nous devrons nous discipliner pour que ce soit une partie de poker, dans un salon climatisé. Le peuple doit cesser de nous servir de leader, nous devons lui apprendre à nous écouter et nous attendre. Nous le rejoindrons dans les rues pour nos campagnes électorales, avec un Premier ministre qui compte des amis dans tous les camps. C’est ce que nous voulions: des élections honnêtes et inclusives avec un gouvernement crédible.