On entend souvent dire que les maux ont un langage en ce sens qu’ils expriment quelque chose, comme un conflit, un drame, un vécu que l’on tait. C’est en quelque sorte la transposition du psychique dans l’organique, Freud avait parlé de conversion ou de complaisance somatique. C’est ce qu’on appelle la somatisation qui est, dit Jacques Salomé, « un langage non verbal des plus essentiels pour les enfants ». Mais que l’on décèle souvent chez l’adolescent, voire chez l’adulte.
Au sens strict, le terme somatisation renvoie aux troubles psychosomatiques de type fonctionnel, donc sans lésions organiques décelables, ou de type lésionnel, donc avec lésion anatomique décelable. La littérature anglo-saxonne classe ces troubles dans la catégorie des «psychophysiological disorders» ou «somatoform disorders».
Au sens large, la somatisation peut inclure la conversion, l’hypocondrie (mais non la simulation et les troubles autoprovoqués, en plus des troubles psychosomatiques fonctionnels ou lésionnels. Aussi peut-on définir la somatisation comme « tout trouble somatique à composante psychologique, avec ou sans modification anatomo-physiologique transitoire ou prolongée ».
Soulignons une fois pour toutes qu’il ne s’agit nullement de troubles autoprovoqués. Ces derniers que le DSM-III dénomme «troubles factices» sont le fait de l’enfant ou de l’adolescent qui crée un symptôme de toutes pièces pour des raisons psychologiques. Soit pour attirer l’attention ou pour éviter une tâche désagréable.
On sait bien que les somatisations ou troubles psychosomatiques peuvent se manifester à différents niveaux ou fonctions de l’organisme : alimentation, digestion, élimination, respiration, sans omettre les troubles neurologiques, endocriniens et cutanés. Un ouvrage tel que «Approche psychosomatique de la pratique médicale et chirurgicale», publié par toute une équipe de médecins spécialistes, sous la direction du chirurgien général Jacques-Marie Coldefy et du psychiatre Jean-Michel Oughourlian, traduit tout l’intérêt de la perspective psychosomatique. Ce livre paru chez Privat visait à « montrer à l’étudiant et à l’omnipraticien la nécessité de l’intégration active à la médecine de la psychologie et de la psychiatrie, rappeler d’autre part aux psychologues le rôle de la biologie dans la pathologie psychique ».
Divers cas peuvent être cités pour illustrer les différentes somatisations relevées par les psys (psychiatres, psychologues, psychanalystes, psychosomaticiens) chez des individus de tout âge, notamment les enfants et les adolescents. L’approche psychosomatique ou par la somatisation n’a rien d’une explication rapide et expéditive, une sorte de bouche-trou pseudo-scientifique face à l’absence d’explication de certaines pathologies. Bien au contraire, c’est une approche assez sérieuse qui met l’accent sur le langage des maux. « Tout est langage », disait souvent Françoise Dolto, pédiatre et psychanalyste.
L’un des auteurs déjà cités a écrit ces mots pleins de sens en regard de la question de la somatisation : « Nous entendons les maux comme des maladies au lieu de les entendre comme des langages. Toutes les maladies me semblent être des langages symboliques avec lesquels l’enfant ou l’adulte tente de dire ce qu’il ne peut mettre en mots, soit parce que ce n’est pas clair, soit parce que c’est indicible, trop insupportable, contradictoire ou menaçant. »
Plutôt que de nous intéresser aux différents groupes d’âge pour illustrer le problème de la somatisation, nous allons surtout nous en tenir aux enfants. Les spécialistes savent bien que lorsqu’un bébé ou un petit enfant « ne trouve pas ou n’a pas les mots pour se dire, pour se faire entendre, il va trouver des M.A.U.X. pour se signifier, pour tenter de se faire comprendre de son entourage ».
Dans cette optique, une énurésie, une encoprésie, une otite, un reflux gastro-œsophagien, une hyperthermie persistante, une gonalgie, une dermatose, peuvent être envisagées de deux façons, soit sous l’angle explicatif, soit sous l’angle compréhensif. L’aspect explicatif repose sur la question «Pourquoi». Mais comme dit J. Salomé, « c’est la question la plus piégeante en matière de communication, car elle tente de remplacer la compréhension par l’explication ». Selon cet auteur, « le système explicatif qui est le plus fréquemment utilisé nous fait’’trouver’’ rapidement un élément déclencheur du trouble ou de la somatisation. » Mais, ajoute-t-il, « cette ‘’trouvaille’’ aveugle la recherche du sens ».
Prenons un exemple courant : l’otite. Sans entrer dans la sphère purement médicale de cette pathologie dont l’importance est indéniable, on peut faire remarquer que, dans certains cas l’otite parait être un langage. Elle serait une façon de dire que « c’est là que vous ne m’entendez pas », ou encore : « j’entends trop, et c’est insupportable. Je ne veux plus entendre vos disputes cachées, vos déceptions, vos frustrations ou votre violence… » Elle pourrait être encore une façon pour un enfant de témoigner d’une filiation, d’une appartenance. La mère peut dire au médecin : « Moi aussi, je faisais beaucoup d’otites toute petite… ».Par ce signe de reconnaissance, l’enfant se signifie dans la lignée maternelle. « Il se réapproprie peut-être la lignée qui pour un enjeu ou un autre risquait d’être évincée. »
Ce spécialiste affirme que l’on peut guérir des otites répétitives en écoutant le bébé ou en lui parlant de ce qui est en train de se passer. « Oui, tu protestes à ta façon contre l’envahissement de ta maison par les parents de ton père. » Ou bien : « Tu résistes bien à l’éventualité que je reprenne mon travail, toi tu voudrais que je reste encore à la maison. »
Aussi « mettre des mots, mettre en mots ce que nous sentons, ce que nous croyons que l’enfant ressent, c’est se relier à lui, c’est se relier au monde ». Revenant à l’otite, la mère, par exemple, peut dire à l’enfant : « Tu sembles inquiet de la dispute que nous avons eue, ton père et moi, hier soir. Ton otite peut être ta façon à toi de nous dire :’’ Arrêtez de crier, de vous disputer.’’ Oui, ce n’est pas facile, actuellement, pour mon mari et moi, de cheminer ensemble. Mais cela est notre histoire à nous. »
Si maintenant nous nous transportons rapidement sur le terrain des jeunes apparemment matures, les cas ne manqueront pas non plus. Citons celui de cette jeune fille qui présentait une terrible céphalée dont on n’arrivait pas à trouver la cause. Examen complet, analyses, ponction lombaire : la patiente allait de plus en plus mal. Aux maux de tête toujours plus violents s’étaient ajoutés des douleurs dorsales et des troubles intestinaux. Le disciple d’Esculape reprit ses recherches, mais en dépit de tous ses efforts le diagnostic continuait à lui échapper. Finalement, la famille de la malade l’a confiée à un praticien plus âgé et plus expérimenté, qui avait déjà eu l’occasion de la soigner lorsqu’elle était enfant. Il ne fallut pas longtemps au second médecin de découvrir ce qui avait échappé à son jeune collègue : le frère de la malade, qu’elle adorait et qui jouait le rôle de chef de famille, s’était mis à faire la cour à une jeune femme qu’il allait épouser. Les troubles de la malade n’avaient d’autres sens que de servir d’expression, selon un mode infantile, à son mécontentement et à sa désapprobation.Dès qu’elle fut au clair sur la signification véritable de ses symptômes, elle en fut délivrée.
Ce cas nous ramène tout droit à ce qu’on appelle le «symbolisme des symptômes». Les psychosomaticiens ont mis en évidence ce symbolisme dans différentes pathologies, telles que l’anorexie nerveuse, la dyspepsie, l’uropathie, la dyspnée, les dermatopathies et même certaines cardiopathies. Sans oublier la frigidité, voire la stérilité. Faisons remarquer que les termes symbolisme des symptômes, langage des organes, complaisance somatique, symptômes de conversion, sont interchangeables. Toute
la différence repose sur une question d’école ou de courants ou tout simplement de l’utilisation d’une terminologie jugée plus récente ou plus adaptée.
Si, comme l’a souligné le docteur Gérard Charmet, le mot «maladie» peut être décomposé en trois syllabes : «mal – à – dit,on comprend bien pourquoi demandait-il à ses malades ce que leur « mal» leur ‘’dit». Comme il l’a dit lui-même, il cherchait en quelque sorte à les mettre sur la piste de leur propre guérison. En ce sens, une distinction a été faite entre maladie et mal-être. La maladie s’attaque aux organes du corps, tandis que le mal-être, atteint les personnes. En d’autres termes, le mal-être, c’est la maladie plus la raison pour laquelle la maladie surgit.
Par exemple, explique un sociopsychiatre versé dans les questions de somatisation, ce kyste ou cette tumeur que l’on va enlever parle peut-être d’un avortement que la jeune fille avait subi alors qu’elle avait entre 16 et 18 ans, donc la tumeur ou le kyste exprime une «’situation inachevée». Une telle expérience reste pour elle une blessure si forte qu’elle en garde la mémoire dans son ventre. « Cette mémoire silencieuse se réactualise des années après sous forme de kyste, de tumeur ou de fibrome. » Il faudra certainement opérer et enlever cette tumeur ou ce kyste « pour ne pas laisser se développer des dysfonctionnements, mais il faudra aussi entendre le sens ».
Le cas suivant est vraiment surprenant. Il s’agit d’un bébé de deux mois qui ne cessait de régurgiter d’une façon vraiment inquiétante. Les parents ont vu différents médecins à la recherche de la guérison de ce nourrisson qui commençait à maigrir par suite de déshydratation. Finalement, ils avaient consulté un psychologue pourvu d’une formation médicale. Partant de la théorie psychanalytique sur le sens du don chez l’enfant sous forme de fèces, de vomissement ou autres, qui sont les seuls biens dont dispose l’enfant et qu’il peut partager dans une relation d’amour, l’homme de science s’est mis à expliquer au bébé le sens de son vomissement, son désir de faire don de quelques choses à maman. Mais maman ne comprend pas, surtout que la régurgitation est considérée généralement comme une maladie, D’où les différents médicaments qu’on lui donne. Maman va cesser de lui donner des médicaments et lui aussi a besoin de ne plus faire ce genre de cadeau. Après deux ou trois minutes de ce dialogue, le bébées esquisse un sourire. Le psysans mot dire remet l’enfant à sa mère en lui demandant de revenir dans 8 jours. Ce qu’elle n’a pas fait puisque les régurgitations avaient complètement disparu.
Et si nous ajoutions un cas manifestement troublant ! Ce cas a été largement divulgué dans la presse américaine. Une patiente atteinte d’un cancer souffrait énormément du fait que les métastases ont envahi ses os. Il se trouvait que cette femme souffrait également d’un mariage malheureux et, un jour, totalement épuisé par le conflit permanent qui l’opposait à son mari, elle décida une bonne fois pour toutes que leur relation était parvenue à son terme. Le lendemain, après qu’elle eut proposé à l’époux de se séparer, la douleur osseuse disparut inexplicablement. L’auteur qui a rapporté le cas a fait les commentaires suivants : « Ayant ainsi libéré un peu de cette lassitude refoulée, elle s’était elle-même soulagée de la douleur qui en était littéralement le double. » Le cancer a-t-il également reculé? Rien n’a été dit à ce sujet. En tous cas, après la disparition de ses atroces douleurs de la veille, la dame elle-même devait déclarer : « Soudain, l’expression ‘’usée jusqu’à l’os’’ m’est venue à l’esprit et j’ai compris en un éclair que mon corps exprimait cette même idée dans la maladie. »
Tous ces exemples permettent de donner raison à ce spécialiste de la somatisation qui a fait remarquer dans l’un de ses ouvrages qu’en dépit des énormes progrès de la science médicale et des compétences du personnel soignant, le risque est grand de passer à côté de quelque chose d’essentiel en s’en tenant à l’approche explicative. De sorte que soigner l’enfant uniquement sur le plan biomédical classique, c’est en quelque sorte bâillonner l’enfant en bloquant la communication, la somatisation étant un langage à décrypter.
Ce qui est vrai pour l’enfant l’est aussi pour l’adulte. Dans nombre de cas, le côté symbolique est aussi important que l’aspect explicatif. D’où la nécessité d’une formation médicale doublée d’une formation ou tout au moins d’une solide culture psychologique...
Commentaires
Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier à réagir.