Jocelyn OTILIEN,
Poète, prosateur
Master Sciences du langage
Modern Languages, Linguistics and Philosophy
Université d’État d’Haiti
University of the West Indies, Mona Campus, Kingston 7
Je cherchais partout, dans les rues, les égouts, parmi morts et âmes froides, le souffle des miens avant même qu’ils trépassent. Malgré grande foi et confiance sereine, je m’abandonnais aux pleurs et je savourais les larmes de cet évènement cruel, ce malheur qui harcelait tant d’âmes de ses pénibles souffrances !
Des malheureux, des endeuillés, sur des routes flageolantes, marchaient dans une brume épaisse de regret, de désespoir, de détresse et de douleur.
Un rideau noir et ténébreux se dressait dans l’antre de l’espace et du temps. À travers, on entrevoyait une peste horrible et sanguinaire qui angoissait, rongeait et dévorait jusqu’aux moelles nos marmots, nos faibles femmes et nos frères si mortels.
Leurs marches étaient devenues prudentes, et leurs démarches si peureuses. Ah, si peureuses ! On aurait dit qu’ils tentaient leurs premiers pas. Ils s’attendaient à ce que les boyaux de la terre s’acharnent à nouveau et qu’ils leur mettent dans un terrifiant affolement. C’est comme s’ils ont senti pour la première fois l’abîme qui emporte depuis jadis la terre dans son puissant berceau de nuages écrasants qui caressent sa vide et pesante présence.
J’étais là. Je regardais sous mes pieds, tel le fond du van qui replie sous les mains de nos mères, les entrailles de la terre répandre des rouleaux de vagues explosives dans une grande fureur.
Je pouvais distinguer la voix de la mort, le cri du sang et de l’effroi dans les larmes pénibles de ces êtres si vulnérables, agonisant sous les décombres et la poussière fumeuse qui obstruait le regard et l’ambiance désespérante.
Faible, mon cœur s’écroulait à chaque saccade, mes jambes frêles devenaient tremblotantes, vacillantes et fragiles, telles les cordes de la cithare ou du tambour maringouin dans le chant triste des va-nu-pieds.
Je pleurais. Je hélais. Je languissais. À chaque pas, je frôlais la mort, À chaque larme, j’exhalais mon sort.
Rage ! Je criais. Hélas ! À cette prière, nulle force ne répondit. Et je hurlais encore et encore et de plus en plus fort mais les traces de leurs corps s’effaçaient sous mes foulées et me rendaient de plus en plus sombre. Je courais, en sanglots, à travers et à tort mais hélas nul chemin ne menait au bon port.
En l’espace d’un cillement, entre deux notes d’Assotor, le chaos sur l’ordre s’établissait major, les pages sur les marquis exerçaient tout droit, et les mères, sous le toit des nuages obscurs, leur poitrine ceinte, leur tête enveloppée dans leurs mouchoirs des mauvais jours, gémissaient aux pieds des fils, comme s’ils avaient été leurs pères.
La désolation. J’étais là. Oui, ma voix mêlée aux chants funestes de ces cœurs tristes, accablés, abattus et écrasés.
Je marchais, la nuit durant, dans un désert où la joie et le rire s’absentaient, où l’avenir terrifiait, où ceux que j’aimais attendaient mon secours mais qu’à force d’attendre, ils accomplissent leur jour.
Je parcourus des lieux et des lieux. Je vis des cadavres d’enfants succombant sous des monstres de fer et des masses de béton, des bottes et des pieds de nouveaux-nés vomissant du sang, des os et de la chair qui appellent le secours mais dont l’esprit s’envole laissant l’âme dans le noir.
Après de longues heures de marche, après avoir contemplé le malheur dans sa vile et chancelante gloire, je tombai dans une folle inconscience, raide, comme mort, au pied d’un mur, maudissant les cent dieux de cette fatalité.
Je rumine encore les gorgées de poussière, suffocantes et amères, de cette effroyable nuit, qui remuaient violemment mes vulnérables intestins et qui pavaient ma face d’une couche de peinture incolore mais sensible, celle de la douleur.
Je marche encore sur ce sentier perdu, vers cet avenir incertain, et entends toujours les cieux mugir sur nos misérables têtes, ils vacillent, ils tremblotent et faiblissent car leurs fringues nébuleuses s’attristent et se morfondent.
Des nuages de cendres perdus et brillants, ça et là, frôlent et amochent nos visages tendus et brulants et nous plongent lentement dans le lit de nos ancêtres, le pays sans-chapeau, le pays de l’oubli.
L’Urim du sort
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