Deuxième partie et fin
UNE MALFORMATION CONGENITALE
La révolution américaine créa non seulement une République fédérale mais dota la nouvelle République de nouvelles institutions. Elle fit émerger une nation américaine distincte du peuple britannique, avec ses symboles et ses mythes fondateurs. En Europe, notamment en France, elle provoqua d'importants changements intellectuels guidés par les idéaux républicains. Depuis le succès diplomatique de Benjamin Franklin qui réussit à convaincre Louis XVI de financer la révolution américaine, ces idéaux forment aujourd'hui les valeurs américaines devenues depuis lors universelles telles que le régime présidentiel, la représentation sur la base démographique (les députés) et géographique (les sénateurs), et le renouvellement du personnel par l’organisation, sans délai ni retard, d’élections crédibles, honnêtes et démocratiques. En d’autres termes, la consécration du principe de souveraineté nationale au travers de représentants élus.
De l’autre côté de l’Atlantique, la révolution française fut un moment déterminant de l'histoire en mettant fin à la Royauté et en remplaçant la monarchie absolue par une monarchie constitutionnelle, puis par la Première République. Elle légua à la France la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen et proclama les libertés fondamentales dont l’abolition de l’esclavage.
Alors que le républicanisme était l'un des principes idéologiques dominant dans les deux révolutions, l’incohérence et le flou furent sacralisés par le choix du modèle militaro-administratif. Cependant, le titre de Gouverneur général à vie qu’avait adopté Louverture en 1801 ne convenait plus depuis l’enivrement de la grande victoire du 18 novembre 1803 sur Napoléon. Dessalines fit le choix de l’Empire comme modèle politique le 22 septembre 1804. Il fut donc couronné avant Napoléon et déclara : « Je suis le seul noble d’Haïti ». Comportement très ambigu pour un ancien esclave. Du reste, notre premier chef d’État dirigea sans le contrepoids du Parlement qui fut créé après le 17 octobre 1806 (entre le 27 et 31 décembre 1806).
Dans ce système politique présenté en 1801 sur les fonts baptismaux par Toussaint Louverture ensorcelé par le démon napoléonien,le culte de la personnalité, reconduit par la Constitution impériale de 1805, chevauche sur les idéaux républicains. La Constitution de 1807, dans son article 34, alla même jusqu’à instaurer le 2 avril, date de l’anniversaire de la naissance d’Alexandre Pétion, président d’Haïti, comme fête nationale à solenniser «en raison de ses hautes vertus». C’est à se demander comment les panégyriques ont pu réussir à établir dans l’imaginaire collectif que Pétion est le père de la république haïtienne. En 1816, la Constitution remaniée de 1806 fit de lui un président à vie avec le droit de nommer son successeur. Sur son lit de mort, Pétion plomba le principe de l’alternance démocratique et enterra la République. Plus qu’une simple passation de pouvoir, l’intronisation de Jean-Pierre Boyer rejeta l’essence du régime républicain et ignora que la fonction de chef de l'État n’était pas héréditaire mais procédait d'une élection. En 1811, Pétion s’était fait réélire président par un Sénat composé de cinq membres, tous à sa dévotion. Quant à la Constitution royale de 1811, elle octroya à Henri Christophe le titre de roi d’Haïti sous le nom de Henry, instituant ainsi une dynastie.
Certes, les hommes politiques sont les produits de leur temps et de leur milieu, en l’occurrence du contexte. Cependant, cela ne devrait pour autant justifier l’attitude des révisionnistes qui continuent de trembler devant les fantômes du Gouverneur général à vie, de l’Empereur, du général président à vie et du Roi. Déjà, ils avaient inventé une ascendance royale de toute pièce pour Louverture. Et ce ne sont pas eux qui reconnaîtront que Dessalines, au sommet de son omnipotence impériale, n’a rien fait pour « ceux dont les pères sont restés en Afrique ». Dessalines, lui-même, disait souvent: «plumez poule min pakité’lrélé». Cette corruption exaspérait au point où il fut secoué par l’opinion du général Guillaume Lafleur. Ce dernier lui fit comprendre que, pendant que ses commères, laquais et amies s’engraissaient, les pauvres soldats avaient le ventre plat et n’étaient ni soldés ni habillés. Fortement frappé de ces réflexions, Dessalines reconnut l’urgence de mettre un terme aux gabegies et que les abus cesseraient au 1er janvier 1807. Hélas ! Le destin avait déjà décidé autrement(4).
A la vérité, certains de nos Pères Fondateurs n’avaient ni la formation ni le recul pour comprendre que Napoléon était un contre-sens de l’histoire et que la démocratie n’a jamais été la base de la société africaine. Pour contrer l’ordre républicain, Toussaint Louverture ne prit pas de gants pour promulguer sa Constitution en 1801, taillée sur mesure.Reposant sur le pouvoir absolu d’un général nommé à vie, au-dessus des lois et des institutions avec le droit de désigner son successeur, « le caractère dictatorial et militariste de l’État louverturien imprima une trajectoire à l’État postcolonial haïtien et influa sur l’évolution du système politique du pays pendant les deux siècles suivant son accession à l’Indépendance (5).» La Constitution de 1801, en effet, proclama Toussaint Gouverneur général à vie avec le droit de choisir son successeur, lui octroya trois cents mille francs annuellement et le paiement de sa garde d’honneur. La caisse publique devint la caisse privée (art. 37, 57, 58) du Gouverneur qui occupa la fonction à la fois d’Intendant.
En parfait contraste, on pourrait affirmer sans hésitation que la Révolution américaine n’a jamais été appropriée par Georges Washington, Thomas Jefferson ou Benjamin Franklin. Il n’existe pas un idéal « washingtonien ». Dans ce même ordre d’idée, qu’on se rappelle de l’entonnoir de la « Terreur » qui engloutit Danton, Robespierre et Marat. On a encore en mémoire l’exemple de Georges Washington qui renonça à un troisième mandat consécutif au moment où Louverture planifiait son ascension pour s’installer à vie. Alors que les bons exemples ont la vie dure ailleurs, les mauvaises habitudes sont devenues des réflexes acquis d’une société incapable de se retourner sur elle-même. A l’approche du centenaire de l’occupation américaine, il importe de comprendre pourquoi les lendemains du 18 novembre 1803 ont déchanté. Le « Temps des baïonnettes » (1804 - 1915) pendant lequel Haïti était souveraine a déconstruit les promesses du 1er Janvier 1804. Le même constat s’impose pour la période qui commença avec l’occupation américaine jusqu’à aujpurd'hui. Pour dire les choses autrement, dans cette confrontation avec nous-mêmes Haïti est restée prisonnière, en quelque sorte, de la transe du 18 novembre et de la grande mystique du grand soir du 31 décembre qui déboucha sur le 1er janvier 1804. Les Haïtiens doivent faire l’effort d’aller au-delà du slogan « Liberté ou la mort », de la formule « Coupez tètes, boule kay » et du chant de guerre « grenadiers à l’assaut, sa kimouri zafè a yo » qui ne pouvaient se substituer aux idéaux républicains.
EN GUISE DE CONCLUSION
Il faut voir en la création du Parlement haïtien à la fin de décembre 1806 la confirmation que le 17 octobre 1806 a été, dans un certain sens, la première correction républicaine. Pour changer la forme du gouvernement. Dans l’intervalle,chaque politicien haïtien invente son propre idéal. Mallebranche Fourcand, président du Club des amis du Président Vincent, écrivait le 25 mai 1936 : « Propageons, instaurons le Vincentisme afin que, à l’instar du fascisme en Italie et de l’hitlérisme en Allemagne, il devienne pour nous autres, Haïtiens, une école de civisme et de loyalisme ; pour qu’à son ombre et sous son égide, nous puissions constituer une escouade d’hommes capables de perpétuer le régime d’ordre, de paix et de justice instauré par le président Vincent, car pour que notre pays puisse évoluer normalement et progressivement, il faut au pouvoir durant encore un quart de siècle toute une succession de chefs d’État formée à l’école du Vincentisme(6)».
"A l’ascension du Troisième Reich jusqu’à récemment, l’adoption et la prolifération de prénoms d’officiers nazis en Haïti confirmaient notre génuflexion devant la bêtise. Le choix des prénoms tels que Goebbels, Goering, Himmler, etc…indiquait l’évolution du créole vers un phonétisme creux. Plus récemment, le mot séisme a été remplacé par « goudougoudou ». Pour exprimer la rapidité dans le pays où la stagnation triomphe sur l’immobilisme, l’expression « pap pa dap » a supplanté « plop plop ». On n’a qu’à écouter la radio ou regarder la télé pour se faire une idée de l’instrumentalisation du créole et du vaudou par les thuriféraires de l’absurde et les dépositaires de la zombification des masses. « Se rel ka Makorel ». Les toutes dernières « zokiki » et « zoblod » confirment l’intensité de la guerre des onomatopées. « Okeu ». Dans un certain sens, un homme incapable de faire la part des choses entre le bien et le mal contribue chaque jour à l’édification d’une société à faire du mal. Preuve ultime de la dénaturation du sens des mots, nous persistons à appeler excellence des gens qui n’excellent à rien et honorable des gens qui ne sont honorables en rien. Et c’est avec un mélange de révulsion et de dégout qu’on se doit de se rappeler du fameux poème JCD : Jean Claude Duvalier - Jésus Christ Dieu d’Hugues Paul dans une ville des Cayes pétrifiée. "
A un moment où la vision du futur s’accommode du pire, les Haïtiens doivent apprendre à réfléchir s’ils veulent échapper à la condition d’animalité dans laquelle cet ordre cannibale permanent les maintient. A Albert Einstein est attribuée la paternité de la définition par excellence de l'aliénation mentale, à savoir que la folie est de toujours se comporter de la même manière et de s’attendre à un résultat différent. Autrement dit, il y a longtemps que nous serions tous morts si le comble de l’absurde pouvait tuer. Dans ce système qui nous oblige à admirer et promouvoir la « soulouquerie », comment élever le niveau de conscience chez l’Haïtien?
Dans ce véritable délire orgiaque des politiciens en toge, chaque article de la Constitution a sa lettre, son esprit et son interprétation selon l’acrobatie ou la prestidigitation du jour. Le journaliste anglais Georges Orwell eut à dire : « Un peuple qui élit des corrompus, des renégats, des imposteurs, des voleurs et des traitres n’est pas victime, il est complice. » Aussi complice que les chronophages et les nihilistes qui ont toujours maintenu le pays dans un état permanent de déréliction. Chaque contentieux crée des nouvelles structures politiques qui vont imploser à l’avènement d’un nouveau gouvernement. Dans cette Tour de Babel, l’unicité de la classe politique entrave la revanche de la rectitude sur la concussion et de l’intelligence sur la malice. Dans l’intervalle, chacun protège son vaurien dans l’autre camp et chaque crise politique se termine autour d’un consensus. Les cons rentrent en session pour des compromissions habillées en concessions pour la consommation internationale. A chaque accord, la cure devient pire que le mal. Au pays du déficit permanent de mémoire, rien d’étonnant qu’on ne se rappelle pas que la coalition Nissage Saget-Michel Domingue-Nord Alexis contre Sylvain Salnave a déchanté en lieu et place de l’instauration de l’ordre républicain. Avec les assemblages hétéroclites de mésalliances du genre « Groupe 184 », sans idéologie ni ligne politique communes, il importe de comprendre la débandade qui suivit cette mouvance dont l’appellation triviale « GNB » annonçait déjà qu’elle allait durer l’espace d’un matin. En ce sens, le silence éloquent sur les autres recommandations impératives de la Commission consultative présidentielle est symptomatique surtout quand l’histoire nous enseigne que trois « Consolidards » devinrent présidents. Or, justement, il semble qu’un consensus s’est déjà dégagé pour que le peuple haïtien soit, une fois de trop, le dindon de la farce alors que la nation demande des comptes. C’est la prophétie de Dumarsais Estimé dans son discours inaugural du 18 août 1946. En effet, les gardiens du troupeau se sont convertis en loups, le troupeau a été décimé par le berger. Les sophistes habillés en politologues surveillaient Attila alors que Néron était déjà à nos portes.D’ailleurs, lorsque les idéaux républicains sont immolés sur l’autel du chaos programmé, la théorie des formalités impossibles relève plutôt de l’alchimie.Le futur se conjugue au passé. De trois choses, l’une. Chasser les voleurs du temple, détruire la caverne d’Ali Baba ou nettoyer les écuries d’Augias. Au cas échéant, on peut dire adieu à la reddition des comptes. Sans l’instauration et le respect de l’ordre républicain, Haïti ne connaîtra jamais la stabilité politique indispensable à la croissance économique. Haïti sera une démocratie ou elle sera rien(7). Sinon, qui assumera les conséquences de la désespérance républicaine ? Dans l’intervalle, pendant que le défroqué, l’ivrogne et le désinhibé jouent à la chaise musicale, le château de cartes va continuer à s’effondrer.Les thuriféraires de l’absurde s’entredéchireront et tomberont de leur propre poids de la balançoire de l’histoire.
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