Celui qui a décliné le 15 juin 2012 l’invitation par courriel du président Martelly à désigner quelqu’un pour le représenter afin de recevoir un hommage in abstentia s’appelle Anthony Phelps, mon poète vivant préféré. En octobre 2014, le prestigieux «Gastien-Lapointe / Jaime Sabines» lui a été décerné pour son recueil «Femme-Amérique» et pour l’ensemble de son œuvre. Une œuvre d’où l’on ne sort que vêtu du linceul des passions. Pourtant, quelques-unes de ses publications ont échappé à mon attention et à mes yeux au cours de ces dernières années. Deux en particulier - L’araignée chiromancienne, poésie, 2012, et La contrainte de l’inachevé, roman, 2006 – parce que je ne les ai pas encore achetées.
De 2004 à 2013, Anthony Phelps a publié plusieurs livres. Le recueil d’entrevues qu’il a réalisé avec un nom qui claque comme une oriflamme sur le champ d’une bataille tragique. Paul Laraque mort le 8 mars 2007 à New York - Vingt ans sous les drapeaux entre Marx et Breton (2004) est à la fois un livre d’hommage, de souvenirs et de références. Ces entrevues ont été enregistrées chez Paul Laraque, à New York, entre le 17 et le 25 juin, et entre le 21 et le 30 novembre 2002. Conçues sous le mode d’une admiration mutuelle, elles ont été finalisées au cours de l’automne 2003. Le résultat ? Des idées, des dates, des événements, des visages qui offrent des modèles, des réflexions et des émotions même pour les générations actuelles. Romantique, Jacques Lenoir (pseudonyme de Paul Laraque) ? C’est en effet l’idée qui pourrait s’imposer. ‘‘Coaché’’ avec un élan du cœur allègre par un Anthony Phelps à la fois curieux et avisé, Paul Laraque dont l’autoportrait est esquissé ici avec grâce et sincérité est un romantique, même sur les plans idéologique et politique. Obnubilé par le «monde parfait», il finit par prendre la tangente de l’esthétisme pur et combatif. Dépité, après plus de quarante ans au pays natal et plus de quarante ans aux Etats-Unis ? Il l’est sans doute. Mais jamais ennuyeux.
Parue en 2009, la seconde publication - Le mannequin enchanté – est du Phelps. Du Phelps enjoué, guindé, éclectique. Dix (10) nouvelles ou miniatures à la beauté singulière. Ce ne sont pas des textes faciles à lire. Si dans certains cas – malheureux de surcroît – on parle de boîte de Pandore, on peut parler ici de boîte à surprises. À un détail près. Hanté par son enfance, le passé et le temps, Anthony Phelps est un nouvelliste inspiré, plein d’imagination, un conteur nostalgique, plein de tendresse. C’est sans doute ici ce mélange de maturité et de fraîcheur qui séduit tant ! La nouvelle – la boîte à surprise – est un modèle du genre : un dialogue bref, épuré entre un père et son fils. Par leur diversité et leur lyrisme volontiers percutant, toutes les autres nouvelles et variations font de ce recueil une boîte à surprises. Osiris, La petite vieille qui cherchait des étoiles, Portrait, Elles seront toutes rouges, etc., en énumérant quelques nouvelles, on comprend rapidement l’essentiel. À trop vouloir bien écrire, bien conter, Anthony Phelps, lucide sur son métier, nous explique en fait que la littérature est une sorte de gageure. De la part de ses lecteurs, elle nécessite un état d’âme : en superposant des histoires «surprenantes», il est sûr de séduire tout le monde. Un pari difficile à gagner. Comment le savoir ? Aux lecteurs d’y répondre.
Une plage intemporelle est un recueil de poésie (2011) qui me tient particulièrement à coeur parce que je suis un amoureux fou de la mer et parce qu’il évoque de part en part la mer, le sable, le crabe. Avec sa réputation de perfectionniste un rien compulsif. Autant qu’un poète âgé puisse se porter bien en cette ébauche de siècle, on peut dire qu’Anthony Phelps, un gâteux ni répétitif, se porte bien. Avec cette insolente curiosité qui est la marque des grands artistes. Un prestation réussie qui prouve qu’il a encore de beaux restes.
«Chaque fois
La voix des mesureurs du temps te rattrape sur la plage.
«Le sable
Est la mémoire des morts
il rêve sous tes pas.» (p. 37)
Face à la mer, il faut un grain de génie pour faire montre d’un sens formidable de l’éternité, comme Anthony Phelps, avec ce panache qui l’escortera toute sa vie. Avec aussi un goût pour le mystère, une obsession pour le temps qui le pousse inexorablement à dire l’indicible en utilisant des images, avec succès, aux fortes tonalités ou fragrances.
Etonnant Anthony Phelps qui se taille toujours une vraie popularité auprès du public grâce à sa sensualité débordante et à sa gouaille de poète exigeant. Chez lui, l’inspiration est d’avance transfigurée, comme ensemencée par la langue, par une hyperstylisation qui n’a fait que s’imposer au fil des œuvres et c’est ce qui fait son charme, sa force.
Désormais, il y a un «Best of» Anthony Phelps : Nomade je fus de très vieille mémoire (2012). C’est une anthologie personnelle de ses poèmes. Il y a là cinquante années de dur labeur.
Comme bon nombre d’Haïtiens exilés dans les années 60 pour échapper à la dictature macoute, l’œuvre d’Anthony Phelps, dans toute sa splendeur, dans son incandescence, a émergé grâce à l’hospitalité bienveillante du Canada.
Avant de s’établir définitivement à Montréal en 1964, après un séjour en 1963 en prison, il a publié à Port-au-Prince trois recueils de poèmes : Eté (1960), Présence (1961), Eclats de silence (1962). L’ensemble de son œuvre, imprégnée de l’humus de sa terre natale, sera publiée au Canada, terre rédemptrice. Vérité qui eût fait sursauter un Dessalines ou un Capoix-La-Mort et qui devrait rabattre la superbe d’un Boisrond Tonnerre.
Ce que «Nomade je fus de très vieille mémoire» nous apprend, c’est à (re-) découvrir comme il faut une œuvre et un auteur hors du temps, à travers son temps. Et ce florilège nous permet de mieux comprendre, de mieux apprécier l’ampleur de son œuvre, chérie même par les duvaliéristes. Un recueil de morceaux choisis, cette compilation ? Non, une vivante synthèse de l’œuvre poétique de l’auteur bouleversant de «Mon pays que voici» (1968) et de «Motifs pour le temps saisonnier» (1976). En somme, Anthony Phelps est un précieux, et sa raison d’écrire, de croire qu’il est l’un des tout derniers grands poètes haïtiens – pas seulement vivants.
Enfin, mentionnons «Des Fleurs pour les héros» (2013) qui est un roman militant, un roman antiduvaliériste publié pour la première fois en 1973, sous le titre Moins l’infini auquel j’ai consacré dans mon «Panorama de la littérature haïtienne» (2000, 2012) quelques lignes.
Peut-on rêver de meilleur exemple de séduction ? Au fil du temps, son style ne se délite pas, la même élégance voilée de vivacité. Avec Anthony Phelps, les références ne changent pas : le pays du docteur-dictateur à vie est une nuit sans fin, un nom qui hante sa vie et son œuvre. Ses romans, il les écrit comme on distribue des tracts. Chaque motif est un «long sanglot», ces «Fleurs pour les héros», par exemple, qui résonnent d’un écho funèbre.
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