L’épopée ayant conduit à 1804, notre courage dans l’adversité (comme c’était le cas lors du séisme de 2010 les exemples ne manquent pas pour prouver notre capacité à nous affirmer comme un grand peuple aux yeux du monde entier. Mais, les faits qui se déroulent sous nos yeux sont loin d’être une source de fierté. Des discordes entre les pouvoirs de l’État à la violation des droits de nos citoyens et citoyennes en passant par l’affaiblissement des institutions et l’irrespect des échéances constitutionnelles, les faits ne manquent pas pour témoigner de la tendance de nos dirigeants à répéter les mêmes erreurs qui, au cours de nos 211 ans d’existence de peuple, expliquent notre criant état de sous-développement.
Notre réalité socio-politique actuelle accuse l’existence d’une large crise qu’il faut aborder dans ses multiples dimensions. Nous continuons d’habiter honteusement ce coin de terre que nous ont légué nos ancêtres. Une situation socioéconomique désastreuse sévit dans nos foyers en laissant indifférentes les élites du pays qui semblent ne se soucier que de la satisfaction de leurs intérêts personnels et immédiats. Arrivant difficilement à satisfaire même ses besoins de base, le gros de la population haïtienne vit dans la négation de ses droits à la dignité et au bonheur. Alors que nos institutions, de plus en plus faibles, ne cessent d’être déchiquetées par l’indiscipline, l’irresponsabilité et la corruption, rendant de plus en plus sombre et incertain l’avenir du pays. Et ce qui saute aux yeux, c’est le refus ou l’incapacité de nos élites et dirigeants à prioriser dans leurs actions la défense des intérêts supérieurs de la nation.
Dans cet article, mes propos sont loin d’être alarmistes, voire pessimistes. Dans l’introduction de son ouvrage Psychanalyse sociale, Religion et Politique, le professeur Hérold Toussaint a défendu, à juste titre, l’idée selon laquelle un lendemain meilleur est possible pour Haïti. On peut espérer au cœur même du désastre écologique, politique et économique actuel. Dette cette crise multidimensionnelle que nous vivons, en questionnant le sens de responsabilité de nos élites et autorités, j’ose partager ce point de vue du professeur Toussaint. D’ailleurs, comme je l’ai défendu dans un précédent article[1], il faut oser espérer un avenir meilleur tout en sachant que l’espérance n’est pas synonyme de passivité et d’optimisme béat.
La terre d’Haïti est un héritage légué par nos ancêtres. C’est à nous Haïtiens d’aimer et de défendre ce pays. Aussi, importe-t-il d’inviter les Haïtiens à regarder la réalité en face aussi désastreuse qu’elle paraisse être sans sombrer dans le désespoir. Deux siècles de brigandage politique caractérisés par le gaspillage de nos ressources nous ont maintenus dans l’humiliation, la misère et le sous-développement. Notre grand défi a toujours été de trouver des hommes et des femmes soucieux de la défense du bien-être collectif, capables de creuser des brèches démocratiques et de créer des îlots d’espérance pour ce peuple trop courageux pour être à genoux. Au lieu de nous laisser indifférents, le piteux état de cet héritage que nous ont légué nos ancêtres devrait interpeller chacun de nous. L’humiliation à laquelle sont soumis des millions de compatriotes, le désespoir qui règne et surtout l’irresponsabilité de nos élites devraient susciter notre indignation tout en aiguisant notre sens de responsabilité par rapport à la nécessité pour chaque Haïtien de contribuer à engager le pays dans la voie du développement durable.
Démocratie et développement durable
Ici, j’évoque le terme de développement dans le sens d’un état de progrès économique et social permettant à une société donnée de satisfaire les besoins de sa population grâce à une bonne utilisation des ressources disponibles. Cet état de progrès qui se manifeste à la fois sur les plans politique, économique, social, culturel et scientifique, mène vers un bien-être individuel et collectif.
Depuis environ trois décennies, on a opté pour l’instauration de la démocratie en Haïti. Mais quand finira-t-on par comprendre que le principal corollaire de la démocratie reste le respect des droits de la personne humaine? c’est-à-dire permettre aux citoyens de jouir d’un état de bien-être tout en étant capables d’entretenir et d’améliorer leur capacité à rester en bonne santé, à travailler, à se vêtir, à se nourrir, à s’éduquer, à s’informer et à participer de manière consciente aux prises de décision sur les questions relatives à l’avenir de leur pays. Je m’adresse alors à nos politiques, mais aussi à nos jeunes non encore pétris de la culture de la corruption et du désespoir. S’engager à prendre des décisions en fonction du bien commun, de l’intérêt général, et non pas seulement des intérêts d’un groupe, est une obligation si on veut qu’Haïti gagne enfin une place dans le concert des nations prospères et souveraines.
Il n’est pas vain de souligner ici que le problème de la citoyenneté est l’une des dimensions de la crise actuelle de notre société. Un citoyen, une citoyenne est quelqu’un qui est pleinement conscient de ses droits et devoirs. Force est de reconnaître que depuis quelque temps, à côté de l’irrespect de leurs droits, les « citoyens » haïtiens se soucient peu de leurs devoirs en tant que tels. C’est pourquoi nous acceptons de subir les bras croisés la situation de chômage, de pauvreté, de misère ainsi que l’absence de soins de santé, l’irrespect des lois qui caractérisent notre vie quotidienne. Notre état de sous-développement ne peut que s’intensifier si nous n’avons pas des citoyens responsables et soucieux du bien-être de ce peuple. Ce qui renforce et justifie cet appel à l’engagement et au sens de responsabilité de nos élites et de nos jeunes.
Dans son ouvrage Le Principe de responsabilité (1979), le philosophe Hans Jonas a défendu l’idée selon laquelle les générations futures ont une « obligation d'existence» qui pourrait être mise en jeu par les comportements des générations actuelles. Cette idée a jeté les bases de la première théorisation du concept de développement durable qui se définit comme un développement permettant de satisfaire les besoins des générations actuelles sans compromettre la satisfaction de ceux des générations futures[2]. Cela sous-entend que nous avons le droit d’utiliser les ressources dont nous disposons ; mais nous avons aussi le devoir d’en assurer la pérennité pour les générations futures. Aussi, parler de développement durable, c’est parler de la nécessité d’un équilibre dans la satisfaction des besoins, y compris la réduction des inégalités sociales ainsi que la réduction des pressions sur l’environnement.
Au bord du désastre à la fois politique, social, économique et écologique, nous continuons de briller par notre incapacité à nous prendre en charge et à faire preuve de sens de responsabilité dans nos prises de décisions. Cette tendance à reproduire les mêmes erreurs du passé ne fait que rendre de plus en plus amère la vie des millions d’humains tout en violant le droit à la vie des générations futures.
Selon le Rapport sur le développement humain (2014) du PNUD, des vies sont sacrifiées, et les moyens d'existence et le développement sont sapés par des crises et par des catastrophes naturelles ou causées par l'homme. Toujours selon ce rapport, si l'on veut préparer les citoyens à un avenir moins vulnérable, il convient de renforcer la résilience intrinsèque des communautés et des pays par l’accès universel à des services sociaux de base, en particulier dans les domaines de la santé et de l'éducation, une protection sociale plus forte et la création de l’emploi. Par ailleurs, ce dit rapport examine l'importance des institutions fortes, responsables et justes et la nécessité d’une cohésion sociale accrue afin d’éviter l'éclatement des conflits.
Je fais référence au-dit rapport rien que dans le but de souligner la nécessité de prendre au sérieux le niveau de vulnérabilité de notre population. Dans ce contexte d’intensification des luttes de pouvoirs, combien de nos politiques sont en mesure d’aider la nation à se préparer aux conséquences des catastrophes qui nous menacent ? Comment réduire la misère et les multiples risques auxquels sont exposés nos jeunes, nos femmes et enfants ? Comment créer un état de cohésion sociale, renforcer nos institutions afin d’éviter le chaos politique qui pointe à l’horizon ? Comment humaniser ce pays en le transformant en un espace vivable pour l'actuelle et les futures générations ?
L’éducation à la responsabilité
Le développement humain est l’une des composantes du développement durable. On peut entendre par-là la capacité pour chaque citoyen d’assurer son propre bien-être tout en contribuant au bien-être collectif. Il faut donc croire qu’on ne saurait aboutir à un état de développement durable sans avoir préalablement des hommes et des femmes à la fois autonomes et responsables vis-à-vis de la société. Je pense qu’il faut enseigner à nos concitoyens et nos concitoyennes, particulièrement à nos jeunes, le métier d’homme et de femme. Enseigner le métier d’homme et de femme, c’est leur apprendre comment developper leur capacité à se prendre en charge (se nourrir, se développer, penser à soi pour vivre ou survivre). Mais, c’est aussi leur apprendre à être solidaires et responsables vis-à-vis d’autrui et de sa communauté. Un homme ou une femme digne de ce nom doit se sentir concerné par la menace de la dégradation de l’environnement, la menace d’une crise économique qui s’aggrave, la menace de la faim et des troubles sociaux et adopter en conséquence des comportements responsables. Et, l’éducation reste le meilleur moyen d’y parvenir.
Dans un exposé que j’ai déjà cité [3], le concept éducation est définie comme « l'ensemble des actions et de processus - formels, non formels et informels - par lesquels une société donnée amène les jeunes à acquérir les connaissances, les normes, les valeurs et les compétences nécessaires à leur intégration dans leur milieu de vie pour en assurer la maintenance, la reproduction et la pérennisation». J’ai adopté cette définition qui a le mérite d’aider à concevoir l’éducation comme indispensable pour sortir du bourbier du sous-développement.
«L’éducation est censé nous donner les moyens de notre autonomie, a déclaré Tariq Ramadan[4]. Un homme ou une femme éduqué(e) est quelqu’un qui devrait être autonome; c’est-à-dire qu’il a les moyens d’agir dans le monde et de trouver sa voie dans le monde; de connaître les finalités, d’avoir les instruments de son autonomie et de pouvoir agir sur le monde.» Car une personne éduquée est douée nécessairement d’assez d’esprit critique lui permettant d’intégrer la réalité soit dans le sens de la continuité ou d’une remise en question. C’est pourquoi, il faudrait être choqué face au niveau de délabrement du système éducatif haïtien ainsi que de la faible performance dont fait montre beaucoup de nos jeunes soit-disant « éduqués». Il est inacceptable que nos écoles, voire nos universités, continuent de produire des jeunes privés des armes nécessaires pour questionner ou intégrer la réalité de manière rationnelle.
Il faut, en toute urgence, relever le niveau d’éducation dans le pays. Les Haïtiens attendent impatiemment ce moment où nos décideurs finiront par se rendre compte qu’ « on ne peut pas décoller si on n’a pas un corps de penseurs, d’hommes et des femmes compétents », sérieux et disciplinés. Les pays prospères sont tributaires d’une main-d’œuvre qualifiée et instruite. Ce qui signifie que la prise en charge de la formation des jeunes, des investissements judicieux dans l’éducation dans le but de développer les compétences qu’il nous faut constituent des actions indispensables pour la transformation de la vie des gens et le redressement de notre état économique.
L’éducation ne nous permet pas seulement d’avoir des professionnels qualifiés et compétitifs sur le marché international. Nos écoles, nos universités doivent offrir à nos jeunes de réelles possibilités d’étudier. J’accorde ici une importance particulière au concept d’étude. Dans son ouvrage, Le métier d’étudiant, le professeur Hérold Toussaint souligne qu’étudier est un métier. On doit l’apprendre. Tout métier dépend d’une technique à apprendre, d’un tour de main à acquérir, d’une méthode à assimiler (…). L’étude réclame un apprentissage. Elle comporte une technique. Elle repose sur un ensemble de règles, comme un édifice sur sa base. Pour réussir, il est donc essentiel de croire à la possibilité d’aboutir. La foi dans le succès fait partie du succès même. Affirmant qu’on ne peut pas bâtir un pays avec des écervelés et des irresponsables, le professeur estime que l’étude est le meilleur moyen d’apprendre à apprendre pour rendre notre environnement moins violent et plus humain. Nous devons apprendre à apprendre pour dominer notre destin au lieu de le subir avec un morne ennui. Et, il continue en ajoutant qu’étudier, « c’est apprendre à découvrir qu’on n’est pas seul au monde et que son action s’insère dans un réseau de relations humaines déjà existantes. L’étude est capable de nous aider à comprendre que nous devons être responsables avec les hommes et envers les hommes [5]».
Il faut donc croire qu’une personne éduquée est une personne prête à apporter sa contribution au processus de transformation sociale nécessaire au bien-être collectif. « L’étudiant c’est quelqu’un qui sème, qui s’aime, qui aime les autres et qui s’engage à assumer ses responsabilités d’hommes et de femmes pour un avenir meilleur. » Par l’éducation, il faut permettre aux jeunes de développer leur sens critique, le sens de l’entraide, la fraternité et la solidarité, et d’apprendre à réussir ensemble, car on n’étudie pas pour humilier ou exploiter les plus faibles.
Au moment où je termine cet article, les maux qui rongent les familles haïtiennes demeurent. Les grands défis nationaux n’ont pas été relevés. On tarde encore à identifier la route pour les relever. Cette situation doit nous rappeler que nous avons toujours été face à un défi : celui d’engager le pays dans la voie du développement durable. Aussi, nos élites et dirigeants ont-ils à se rappeler leur obligation de servir le pays de manière consciente et responsable. Et, il faut surtout penser à développer le sens critique de nos jeunes par une éducation de qualité afin qu’ils puissent devenir des hommes et des femmes dignes de ce nom.
Pierre Michelot JEAN CLAUDE
Communicateur Social
(+509)46388841 ; (+509)43815850
michelotjeanclaude@gmail.com
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