(Suite de l'édition d'hier)
III.- En quoi consiste ce Front républicain?
Il convient au départ de préciser ce que nous entendons par Front républicain. Rappelons que la République est la forme d’organisation politique dans laquelle les détenteurs du pouvoir l’exercent en vertu d’un mandat conféré par le corps social qui est ici le peuple. La République est le régime qui permet d’organiser la citoyenneté. Être citoyen dans la République signifie appartenir à une communauté politique, à laquelle on participe activement et dans laquelle on jouit de tous les droits politiques, économiques, culturels et sociaux. La République repose sur des valeurs fondamentales communément acceptées par tous parmi lesquelles il convient de citer : la liberté, l’égalité, la fraternité, la laïcité, les droits de l’homme, etc.
La République démocratique repose sur l’exercice de la démocratie lors des élections. En ce sens, le suffrage universel est un élément constitutif de la République. Ainsi donc, ce front républicain regroupera toutes les forces sociales et politiques disposées à mener à bien les changements nécessaires suivant la nature des contradictions qui se posent à l’étape actuelle, changements qui se concrétiseront dans un programme de transformations économiques, sociales et politiques de la société. Des forces sociales et politiques peuvent faire partie du front, mais, de par leurs caractéristiques propres (sectorielles, régionales, etc.), elles peuvent ne pas avoir nécessairement une vision cohérente de la société. Cependant, pour pouvoir mener à terme la lutte démocratique contre l’oligarchie au pouvoir, il faut dégager une vision commune qui condense les aspirations de l’ensemble du secteur démocratique et populaire et des autres secteurs sociaux opprimés.
Il nous faut avoir à l’esprit que la restauration et l’élargissement de la démocratie dans presque tous les pays de l’Amérique latine et de la Caraïbe sont les tâches les plus immédiates que doivent assumer les avant-gardes progressistes. Cette démocratie, si on veut qu’elle soit véritable, doit aller au-delà de sa dimension représentative pour devenir intégrale et substantielle aussi bien dans le domaine économique que dans les domaines social, politique et culturel. D’où la nécessité qui se pose aujourd’hui de construire un front politique qui replace au cœur du débat les préoccupations fondamentales de l’ensemble des citoyens haïtiens dans ce contexte particulier de développement de la lutte sociale et politique pour la démocratie et le changement.
IV.- De la nécessité historique de ce Front républicain?
Haïtiens de partout et de toutes les couches sociales, nous faisons aujourd’hui encore, après deux cent-dix ans d’indépendance, l’amère constatation que l’objectif de la Révolution haïtienne allant de 1791 à 1804, qui se voulait un combat pour l’égalité devant aboutir à une démocratie sociale, est resté un vœu pieux.
Jusqu’à présent, nous n’avons pas la liberté, ni l’égalité, ni la fraternité pour lesquelles nos ancêtres avaient fait 1804. Aujourd’hui encore, c’est toujours la dictature : dictature urbaine sur la paysannerie, domination de la majorité par la minorité, vol, corruption qui gangrène toutes les sphères du pouvoir et les institutions nationales, désordre administratif, préjugés de toutes sortes, mise en place d’un État vassal « restavèk » qui devient un frein au développement, au progrès social, etc.
Qui que nous soyons : démunis végétant dans des bidonvilles ou ailleurs ; étudiants vivant sans lendemain ; cadres fonctionnant dans des conditions désastreuses ; ouvriers incapables de répondre aux besoins élémentaires de leurs familles ; commerçants vivant dans l’insécurité ; entrepreneurs industriels et « madan Sara » exposant leurs marchandises au milieu des immondices ; paysans semant sans espoir de récolter ; cultivateurs dépensant pour rien leur force de travail ; artisans et chômeurs cherchant désespérément du travail, nous devons dire que cette situation ne peut plus durer. Car, elle a comme conséquences : l’accentuation de l’exode rural, la bidonvillisation de nos principales villes, la fuite massive de nos cerveaux vers l’étranger, la violence urbaine, la montée de l’insécurité, la précarité sociale, la décapitalisation accélérée des classes moyennes. Dès lors, une question s’impose : que devons-nous faire ensemble pour ne pas continuer à sombrer ? Parce que, nous sommes tous embarqués sur le même bateau, s’il venait à couler, bons nageurs ou pas, nous péririons tous !
Ainsi, pour empêcher cette catastrophe annoncée, nous devons refaire l’union avortée entre nouveaux et anciens libres. Cette fois-ci, une union qui réponde bien à ce mot d’ordre rassembleur des Pères fondateurs : « l’Union fait la force » ! Une mission qui se traduira par un accord puissant, un pacte sacré entre tous les citoyens et citoyennes du pays.
Pour y arriver, nous devons oser dire et oser faire. À notre mentalité individualiste : « Chak koukouy klere pou je w », héritage d’une éducation coloniale fondée sur de fausses valeurs, nous substituerons une philosophie vitale : luttons ensemble, gagnons ensemble, vivons ensemble. Alors, et alors seulement, nous pourrons scander ce slogan unificateur : « Yon sèl pèp nan yon sèl peyi, yon pèp lib nan yon peyi lib ».
Car, les différents évènements politiques qu’a vécus le pays durant les cinq dernières décennies nous montrent clairement que le peuple haïtien ne veut plus être divisé, ne peut plus vivre dans la peur. Il choisit la paix, l’égalité, la fraternité et le progrès. En un mot, il opte pour un pays qui offre les mêmes possibilités à tous ses fils et filles. Pour cela, encore une fois, il est aujourd’hui un impératif de simple survie de lutter ensemble. C’est la seule garantie pour relever le défi de notre sous-développement.
Aussi, encourageons-nous tous les secteurs à réfléchir ensemble pour trouver enfin une solution pour le progrès de notre pays. Conjuguons nos forces et nos énergies pour une nouvelle Haïti construite «ak tout moun pou tout moun».
V.- Le sens de notre combat
Sur cette question, nous devons être précis. Aujourd’hui, nous nous battons contre un ensemble d’idées, de pratiques et de valeurs égocentriques qui fondent le modèle social haïtien de type oligarchique. Un système qui a légitimé l’exclusion systématique de la majorité des citoyens de la vie sociopolitique et socioéconomique du pays. Nous luttons contre l’État oligarchique haïtien qui, depuis sa genèse, a érigé la corruption institutionnalisée en méthode de gestion, la gabegie administrative en système de valeur, le désordre urbain, la dépendance du pays vis-à-vis des pays étrangers. Nous luttons contre un système social désuet et despotique qui bloque la marche du pays vers la modernité et le progrès, tandis que le peuple haïtien, dans sa très grande majorité, s’enfonce chaque jour davantage dans la misère, la crasse, le sous-développement et le désespoir. Oui, nous luttons contre un système social qui produit dans nos villes, de plus en plus éclatées, des hommes et des femmes désespérés, rongés par la souffrance d’une vie quotidienne cruelle, et déshumanisés par un mode de vie inacceptable pour des citoyens du monde vivant au XXIe siècle.
Nous nous battons contre ce système social-là, pour qu’ensemble nous parvenions à ériger, même dans cette situation de grand dénuement et de démence collective, le nouvel édifice social haïtien qui reconnaisse notre droit à tous à la vie, à la sécurité et au bien-être. Et dans ce combat difficile, il nous faudra attaquer de plein fouet la question particulière de la corruption qui devient à l’heure actuelle une entrave véritable à l’avancement de la société haïtienne vers le progrès et le bien-être collectif. En ce sens, nous ferons de l’éthique un élément central dans notre dispositif de luttes et nos stratégies de construction des alliances.
VI.- Pour l’articulation des liens entre mouvements sociaux et partis politiques
L’une des premières tâches de ce front républicain serait d’œuvrer à l’articulation des liens entre mouvements et partis politiques. Car, par rapport aux partis politiques, les mouvements sociaux sont les structures sociales agissant à l’intérieur de la société civile, qui portent le flambeau de la mobilisation sociale et collective au travers des luttes revendicatives. De ce fait, ils sont autonomes et doivent fonctionner en toute indépendance. Cependant, compte tenu de la double fonction aussi bien des partis que des mouvements sociaux dans la construction et la consolidation de la démocratie, il s’avère indispensable que ces deux instances puissent dialoguer de manière permanente et de façon critique.
En effet, les mouvements sociaux, tout en étant autonomes en tant qu’instruments de définition et d’organisation des luttes sociales et politiques, doivent avoir des passerelles de dialogue avec les partis politiques, opérateurs institutionnels de mise en œuvre des politiques publiques au niveau de l’État, en vue d’aller vers l’institutionnalisation de ces luttes et le renforcement des capacités organisationnelles de la société.
VII.- Espace et structure de dialogue, de concertation entre mouvements sociaux et partis politiques
La force du front républicain devra résider dans notre capacité à dialoguer avec, tout d’abord, tous ceux et celles qui poursuivent les mêmes objectifs que nous et, ensuite, avec tous ceux-là qui s’engagent dans des voies autres que les nôtres. Le principe de la contradiction dans les débats et les échanges pour une recherche des alternatives doit demeurer une boussole et un baromètre pour nous.
LE FRONT RÉPUBLICAIN
VIII.- Qui peut faire partie de ce Front républicain?
Au départ, il faut bien garder en vue l’objectif poursuivi à travers cette démarche de constitution du Front républicain. Il est surtout question de lutter contre la fragmentation du camp démocratique et populaire. En ce sens que celle-ci constitue une entrave très sérieuse à l’unification des efforts et des énergies du courant démocratique. L’expérience de chaque jour l’a montré, l’éclatement du camp populaire ne fait que le jeu du pouvoir en place qui est supporté à visière levée et aveuglément, dans toutes ses actions, mêmes celles qui sont les plus condamnables, par la communauté internationale. Cet objectif doit être appréhendé. Le camp démocratique doit donc se donner une direction unifiée pour être capable d’affronter les principaux défis du moment.
Ainsi donc, peuvent faire partie de cette structure alternative d’actions sociales citoyennes, tous ceux et celles qui reconnaissent aujourd’hui la nécessité de travailler ensemble pour la vulgarisation en Haïti d’une culture de la paix, de la démocratie sociale en vue de favoriser la participation consciente du peuple haïtien aux décisions qui le concernent. Dès lors, les membres fondateurs et adhérents peuvent être de simples citoyens, des réseaux associatifs, des groupes organisés, des mouvements sociaux et des partis politiques qui s’opposent actuellement au projet des oligarques qui consiste à achever tout ce qui reste de la souveraineté nationale, porté à bras-le-corps par le régime en place.
IX.- Modalités d’adhésion
Ce Front est généralement constitué d’organisations démocratiques et sociales évoluant à l’intérieur de la société civile. Cependant, pour en être membre, il faut être :
o Un (e) citoyen (ne), de bonne vie et mœurs ;
o Une organisation de la société civile légalement reconnue par l’État;
o Avoir un casier judiciaire vierge ;
o Disposé (e) à travailler en groupe sur la base des grands principes éthiques et moraux devant guider toutes les actions du Front;
o Prêt (e) à accomplir des actions civiques et patriotiques telles que des campagnes d’assainissement, de reboisement et de sensibilisation pour la protection de l’environnement, des activités de communication pour le changement de comportement, des luttes sociales pour la protection de l’intérêt collectif ou la défense des droits et intérêts des groupes particuliers, etc.
o Accepter que les autres membres adhérents au Front puissent effectuer des visites de vérification dans votre structure interne afin de s’assurer de l’existence réelle de votre organisation ;
o Disposé (e) à travailler en commissions pour l’élaboration du programme d’actions du Front tout en défendant les grands principes philosophiques et idéologiques sur lesquels il s’appuie pour bâtir son action.
( fin)
Commentaires
Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier à réagir.