Parti en février 1976 de Radio Caraïbes à peu près comme j’y étais arrivé quelque trois années plus tôt, je me présentai le mois suivant à Radio Métropole, muni d’un mémo, recommandé que j’avais été à Bob par Mme Gervais Lemoine, mère de ce dernier, celle qui, quand elle ne se mettait pas avec Margareth (Maguy), sa fille aux grands jeux du collège Saint-Pierre, raflait régulièrement les 80% des primes à mes jeux radiophoniques de “Paris-Midi” ou à l’émisson du soir de musique locale, 7 à 9. Mon excitation crût au point que, ne pouvant, comme au théâtre, voir se réaliser ici et maintenant mon voeu, je le boostais par des visites impromptues à Fontamara où habitait cette érudite d’enseignante, et par des appels téléphoniques que je passais régulièrement à ma fameuse auditrice, ma protectrice, comme pour lui rappeler que son fils trainait les pieds dans mon dossier. J’allais chercher à Métropole un titre de noblesse, un endroit où je pusse faire écouter ma voix sur les ondes en si court temps, comme pour faire regretter à Mme Jeanne Brown, muée depuis un certain temps en Tippenhauer, l’impudence d’une séparation puérile. J’étais anxieux, pensif et désirais une rapide intégration dont je mesurais l’importance, et dont je n’entrevoyais pas l’impossibilité. Ce que je trouvais n’était pas l’objet tant désiré, je ne m’y attendais pas; c’était un personnel déjà pléthorique à la station du bas de la rue pavée où venaient de se ruer quelques-unes des vedettes de la station des vedettes. Marcus et Ricot sont là! Comment se frayer une voie? Le fol entêtement que j’avais de faire partie du staff de la station des Widmaier ne pouvait se décrire. Cette folie eut pourtant un dénouement à peu près inattendu, mais très décevant pour moi. Un matin de la période pascale Bob, visité ce jour-là par le professeur et publiciste Gérard Résil, m’appela pour me faire passer un test micro par lequel devait être enregistré de ma voix un spot, une publicité saisonnière comme on dit dans le jargon de ce métier. Dans le texte (pour un studio de beauté) il s’était glissé un mot «Saona» qui ne pouvait interpeller que celui seul qui lors étudiait l’espagnol à l’Institut Lope de Vega. Je résolus donc de démêler l’écheveau à la Cervantes et, trouvant moins élégant et peu correct si je le prononçai comme dans Curaçao, je jugeai qu’il ne faisait pas mouche, et que, si j’arrivais à épater Bob, j’y trouverais sans coup férir le poste après lequel je soupirais, en dépit de la pléthore qu’accusait à cette période la station des Widmaiër. Dans cette présomption, j’offrais à mes deux auditeurs off un spectacle d’une rare hilarité, en procédant, pour lire le texte, par la graphie et la discrimination des sons en espagnol et qui donna trois, au lieu de deux syllabes: Sa-o-na. Ni l’un ni l’autre ne restèrent interdits. Arborant un large sourire, et l’adresse d’un doux reproche, Bob me disait que je n’avais pas sa voix et que mon débit ne rappelait pas le style métropole. La maladresse eût pu n’être que badine, mais adressée à un présentateur connu, et qu’assurément il n’avait pas dessein d’offenser, elle était excessive. Le professeur Résil, qui était en état de bien juger, dit en riant : Tout le monde peut-il avoir ta voix? Le fais-tu passer au micro une seconde fois? Mais ce que Bob prit pour la mesure de mes talents était fixé: mon évaluation était centrée sur ma voix et le style métropole!. À la minute d’après, plaçant la bande magnétique sur l’appareil tape recorder Deck (?), et l’espace d’un scillement, l’animateur de Studio 129 réussit le spot comme il en avait l’habitude et connaissait le secret. Mon ego de présentateur vedette de “Paris-Midi” en prit un coup. L’agacement ressenti à n’avoir pas trouvé à m’offrir tout de suite un public me prépara pour d’autres aventures: l’arrêt à la station des vedettes à la rue du Quai où Jean Dominique faisait déjà la mise en place de la chaîne créole et pour laquelle il voulut me garder contre toute attente de Yvon Bastien, responsable du studio de production qui me voyait déjà à Tambour Battant, puis un passage à Radio Nouveau Monde, en fin de règne, où à travers Musique Télécommandée et 45 Tours et puis s’en vont, je pus renouer avec mon auditoire pendant neuf mois seulement, en raison d’une pause de plus de dix ans à Radio Nationale où le professeur Rémy Mathieu, directeur général, testa mes connaissances générales, et l’ingénieur Fritz Joassaint, ma voix. C’était encore le temps de l’amour platonique, la décennie 70, pour des jeunes gens de bonne famille! Bob voulut pourtant m’être d’une certaine ressource pour l’objet qui m’avait amené à Métropole: il était assez influent pour m’y caser; mais je tirai de mes croisements avec lui dans les couloirs de la radio des leçons bien plus intéressantes qui m’ont guidé dans ma vie, des orientations de la pure éthique et les préceptes d’une juste modération. Dans l’agencement de mes pensées, j’avais une trop forte impression de l’animateur de Paris-Midi; Icare, un temps au firmament, le reste du temps dans l’océan où il échoua. Bob prit le soin par les plaisanteries dont il avait l’habitude de me flanquer à ma place et de m’enseigner la juste position de chacun dans une entreprise, pas plus. Ignorant mes motivations, il me remit une carte de visite, la sienne, m’invitant à rester, le temps d’un frottement au style métropole, près de Don Sabor (Jean Camille) qu’il appellait, dans ses moments de liesse, “Ti je”. Artiste né de la radiophonie, Bob par sa prodigieuse imagination brille dans tout ce qu’il entreprend, dans le texte publicitaire, le reportage tout court, l’animation ou la présentation des dépêches. Par sa fécondité, son sens des détails qui à la fois restituent et situent un texte, sa respiration, son articulation et sa faculté à se dédoubler, il a modernisé la publicité chez nous. S’il a exercé une influence sur les plus récents publicistes et animateurs, il est paradoxalement inimitable. Mais le grand diseur de textes était incontestablement un génie du genre. Généreux, plaisant, d’humeur toujours abordable, l’esprit inventif, son profil n’a pas changé, malgré le temps. Ce n’est peut-être pas le moment de chercher la signification de l’apport de Bob dans le cadre du grand bond qu’a fait la radio ces cinquante dernières années; le départ pour l’au-delà de cet artiste né nous demande une bien plus grande évocation de sa personne et de ses multiples talents, sans entrer pour le moment dans la nécessaire interprétation de son rôle à construire et maintenir le style métropole dans le contexte culturel, politique et radiophonique qui lui correspondait. Ses plus proches collaborateurs le feront. Bri, bri, bri, Métropole ce Bob!