Jean Abner Charles « Nous sommes des oublieux, des exotiques, et nous aimons les paradoxes », s’est indigné sur le ton de la plaisanterie le grand Maurice Sixto dans l’une de ses célèbres caricatures de la société haïtienne, dont lui seul a le secret. Nous nous complaisons, semble-t-il dire, dans une sorte de xénophilie insensée. En effet, à force de se tourner presque instinctivement vers tout ce qui est étranger, sans aucun tri préalable, les Haïtiens ont fini ou finiront par se perdre. Nous rejetons systématiquement tout ce qui est nôtre au profit d’éléments importés, et nous nous retrouvons coupés de nos racines. Chaque pas que nous faisons nous éloigne un peu plus de nos réalités. C’est à croire que nous en avons peur ou qu’elles nous font un mal fou. Et voilà l’âme nationale qui se dessèche et, par voie de conséquence, l’hostilité croissante des autres peuples envers nos ressortissants établis un peu partout dans le monde. À ce rythme-là, personne ne pourra dire avec René Dépestre « Je suis amoureux de l’âme de ma patrie ». Certes, aucun pays ne peut évoluer en vase clos. L’autarcie n’a jamais été une option politique éclairée. Elle l’est encore moins dans le contexte actuel voué à la mondialisation. Mais s’ouvrir aux autres pays et à la coopération internationale, c’est une chose ; favoriser l’étranger et ce qui nous vient de l’autre côté des mers ou de la frontière au détriment des siens, c’en est une autre. La religion de nos origines, le vaudou, fait l’objet de tous nos mépris, sous prétexte qu’il est diabolique. Les divinités, telles Damballah, Ogou, Erzulie et autres, sont identifiées aux démons et réputées pour ne verser que dans le mal. Nous leur préférons les dieux d’autres peuples qui, eux, sont dignes de notre adoration et méritent que nous leur adressions nos hymnes de louange et nos chants de reconnaissance. L’armée d’Haïti a été démobilisée en 1994 dans des circonstances humiliantes pour le pays, mais sans soulever de protestation, voire d’indignation de la part des différents secteurs de la société. Dix ans plus tard, soit en l’année 2004, nous avons ouvert les bras pour accueillir les soldats et les policiers de l’ONU dans le cadre de ce qu’ils appellent une mission de stabilisation et de maintien de la paix. 2015, ils sont encore là, et à la demande expresse du président Michel Martelly lui-même. Si l’on excepte la croisade de l’ex-sénateur, Moïse Jean-Charles, qui réclame à cor et à cri le départ de la MINUSTAH, l’armée onusienne jouit allégrement de notre hospitalité. Il est vrai que, dans le but de réduire l’économie du pays à l’état moribond où elle se trouve aujourd’hui, la destruction de nos capacités de production a été savamment orchestrée. Mais lequel d’entre nous consent à consommer et, comme de fait, consomme haïtien ? Quelle valeur attribuons-nous à nos paysans et nos cultivateurs, à nos tailleurs et nos couturières, à nos entrepreneurs et nos artisans ? La vérité, c’est que nous accordons aux étrangers des privilèges que nous refusons à nos propres compatriotes. Et même, ceux-là bénéficient de tous les égards, protection et sécurité, et semblent vivre mieux sur notre sol que les propres fils du pays. Lesquels sont traités de façon odieuse, notamment par les autorités, ainsi qu’on n’ose pas ailleurs se comporter envers un animal. Quant aux créateurs d’autres nationalités, poètes, écrivains, artistes, etc., n’est-ce pas que nous leur accordons nos suffrages aux dépens de ceux du terroir? Leurs œuvres se procurent ici ou là, sans grand souci pour le prix à payer, tandis que nous avons tendance à rechigner quand il s’agit d’acheter une production locale. De plus, on se souvient de l’artiste Sweet Micky ironisant ainsi dans l’une de ses compositions : nou venere Ronaldo, nou pa konn Ti Manno. Ou de l’illustration du musicien Richard Jean-Hérard, dit Richie, qui s’inquiétait de ce que la jeunesse, représentée par son propre fils, connaît Michaël Jackson, mais pas le grand maestro haïtien,, Ulrick Pierre-Louis. Définitivement, pour la grande majorité d’entre nous, nous sommes toujours en devenir, un projet d’être, caractérisé par un énorme déficit d’humanité. L’incapacité à valoriser les siens, et leurs talents avec, cela traduit une faiblesse de la personnalité et une tendance à se dévaloriser soi-même. S’il est entendu que la construction est lente et difficile, il demeure qu’elle est possible uniquement avec des personnes capables d’admiration pour le grand, le beau et le vrai ; des personnes qui soient aptes à apprécier les efforts déployés par d’autres pour la réussite d’une œuvre quelconque. Il est urgent que l’infime minorité, sensée supérieure et différente, agisse immédiatement en vue de provoquer une croissance de l’être dans notre milieu. Dans le cas contraire, tout peut arriver dans une société de personnes en état de somnolence chronique. Catastrophe naturelle, affrontement civil, bombardement militaire et que sais-je d’autre ? Ce aux fins d’une épuration de l’espace et de l’espèce, indispensable à l’ère qui s’en vient, accompagnée d’un nouveau pouvoir. Mais, il est encore possible d’éviter le pire et les pleurs. La culture de l’attention et de l’entendement, la pratique de l’amour alliée à la raison et l’engagement dans des activités de production ou de création, ce sont là des éléments vitaux qui sont destinés au réveil de la conscience et à l’entretien de l’être.