Il est un lieu commun de dire que la diaspora est d’un soutien inestimable à nombre de familles en Haiti, lesquelles sont parvenues, in extremis, à éviter l’entonnoir de l’extrême pauvreté. À travers les transferts d’argent et de produits alimentaires, les Haïtiens d’outre-mer ou leurs descendants constituent un rempart pour aider les « natifs-natals » à parer de nombreux coups : payer la scolarité des enfants, le loyer ; payer une intervention chirurgicale ou le traitement coûteux d’une maladie; régler la note pour l’organisation de funérailles, etc. Dans un cas comme dans l’autre, la diaspora est appellée à la rescousse.
Par contre, le livre « Diaspora et développement urbain en Haïti. Le cas d’Anse-à-Galets. La Gonâve » vient mettre en lumière une autre dimension de la contribution de la diaspora à la communauté native. Cette étude montre comment la communauté haïtienne en situation d’extraterritorialité, pour dire comme Georges Anglade, façonne fondamentalement le développement de certaines petites villes haïtiennes.
Le livre du journaliste et sociodémographe Idson Saint-Fleur expose, grâce aux outils théoriques et méthodologiques de la sociologie, en général, et la sociologie urbaine, en particulier, comment les Haïtiens du onzième département, cet espace géographique éclaté, restent attachés, malgré tout, à leur pays d’origine. La distance ne dilue pas les liens, en tout cas ceci est vrai pour les émigrés de la première et de la deuxième génération.
L’étude qui s'étend sur deux cents pages est divisée en cinq chapitres. Elle est traversée par une quête invariable corrélant les concepts « diaspora et urbanisation ». Ils sont traités dans les deux premiers chapitres. Leurs différentes acceptions, de l’un comme de l’autre, sont dégagées dans le cadre d’une revue de la littérature croisant les travaux d’auteurs haïtiens et étrangers sur les deux questions. Georges Anglade, Nathalie Lamaute-Brisson, Jean-Claude Icart, Hubert de Ronceray, Henri Godard et alii étaient inévitables du côté haïtien tout comme Allan B. Simmons, Yao Assogba, Peter Bate, Gérard Charliand, Jean-Pierre Rageau, Jacqueline-Beaujeu Garnier, Jean Pelletier et Charles Delfante, pour la littérature étrangère. Les uns comme les autres ont aidé l’auteur à faire dialoguer ces deux notions pour les besoins de l’étude.
Les trois autres chapitres traitent respectivement de l’historique de la ville d’Anse-à-Galets (la principale porte d’entrée de la Gonâve), puis des actions de la diaspora qui ont reformaté le devenir de cette cite, surtout d’un point de vue sociospatial.
Au cours des vingt dernières années, la diaspora gonâvienne a étendu la cartographie de la ville à travers une envie de construire des maisons. D’où la croissance urbaine. De nouveaux quartiers tels Cité-Bourgeois, Nan-Terre-Rouge, Morne-à-l’eau étirent la ville historique. Ce nouvel étalement urbain s’accompagne de nouveaux modèles architecturaux. La « maison en coupe » et la « maison en béton » s’imposent.
Sur le plan économique, en amont comme en aval, la diaspora agit sur l’intensification des activités tertiaires. Elle contribue à la constitution de petits commerces, parallèlement elle facilite l’achat de biens et services. Donc, la diaspora crée le commerçant tout comme l’acheteur. Elle crée aussi le marché informel de change dollar/gourde avec les cambistes de rue. Les services funéraires, les services scolaires sont de plus en plus inscrits dans une logique marchande. Les chapelles funéraires se multiplient, les écoles davantage. Savez-vous que cette étude a révélé que les frais de funérailles, à l’Anse-à-Galets, plus largement à la Gonâve, varient, pour certaines familles ayant des proches à l’étranger, de 90 000 à 275 000 gourdes ; savez-vous que beaucoup de jeunes Gonâviens sont parvenus à boucler le cycle classique de l’éducation, gravir l’échelon universitaire grâce aux supports de parents ou de proches de la diaspora décidés à faire toutes les dépenses directes et concomitantes.
La diaspora a accentué le tropisme vers le mode de vie urbain. De nouveaux patrons vestimentaires, alimentaires ont été, dans une large mesure, introduits par des Gonâviens de l’extérieur. Ils offraient les modèles de réussite pour la jeune génération. Ils ont fait un travail que le cours normal de développement de la cité a boosté. De même, on ne saurait négliger comment, par besoin de correspondance, la diaspora a installé le transistor dans les familles gonâviennes ; ce sera pareil, des décennies après, pour le téléphone, et dans une moindre mesure pour le téléviseur. Ces appareils de télécommunication allaient accentuer le processus de socialisation urbaine.
Le chemin de l’amélioration du transport maritime à la Gonâve, à partir d’Anse-à-Galets, a été tracé par Edner Denival qui revenait de la diaspora gonâvienne des Etats-Unis. Il était le propriétaire du tristement célèbre navire « Fierté gonâvienne » et de plusieurs autres bateaux qu’il avIT mis par la suite sur le trajet.
La diaspora gonâvienne a été à la base de la plus belle épopée sportive de l’île par le biais du « Roulado de la Gonave », ce club de football qui savait se mesurer fièrement à des adversaires de renom comme le Racing, le Violette, l’Aigle noir, le FICA, l’ASC ou le Cavaly. Le Roulado a été sacré, deux fois, champion de la première division de la compétition nationale de football, pour les saisons 2001-2002 et 2003-2004. Donc, les activités de loisir portaient l’empreinte de la diaspora.
Au final, le livre d’Idson Saint-Fleur met en avant ce fait, même si la diaspora ne porte pas telle ou telle activité, cependant dans une certaine mesure elle sert à son animation.
La conclusion de l’ouvrage porte sur un ensemble de considérations qui, prises en compte, pourraient grandement aider à sortir les interventions de la diaspora gonâvienne du cadre familial pour les étendre à un ordre plus collectif, donc public. Pour cela, le gouvernement municipal encadré par le pouvoir central devrait travailler à l’adoption de mesures incitatives, à plusieurs niveaux.
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