Lors d'un passage au campus Henry Christophe de Limonade en 2014, le président Martelly a declaré, non sans une pointe de regret: «J'ai eu du sucès dans la vie, je suis même devenu président, mais sans un diplôme.» Visiblement, s'il savait qu'il deviendrait président un jour il aurait pris sa vie plus au sérieux et il aurait évité tout ce qui peut lui être regrettable aujourd'hui. Du moins il aurait fait des efforts. Quand je regarde les jeunes de ce pays, quand je regarde les universitaires d'Haïti, je me demande à quel point ils sont conscients de leur responsabilité et s'ils savent qu'ils doivent préparer le lendemain de leur pays aujourd'hui. Quand je regarde certains de nos mouvements improvisés face aux crises incessantes créées par les grands bambins que nous appelons dirigeants, j'ai envie de dire avec Kery James: «à part brûler quelques voitures de pauvres gens comme nous et saboter nos propres structures, où est notre révolution?». Quand nous nous emportons comme des fous et voulons tout casser pour un oui, pour un non; nous sommes-nous jamais demandés si nous sommes prêts à faire mieux que nos prédécesseurs? Que dis-je? Nos farceurs. Quelle serait notre proposition face à telle ou telle situation? En salle de Science politique, j'exhorte toujours mes camarades pour qu'ils se comportent en femmes et hommes d'Etat, car si nous ne pouvons pas faire mieux que ceux que nous critiquons, nous n'avons non plus rien appris de l'histoire et nous sommes simplement pires qu'eux. Il ne s'agit pas de critiquer à l'aveuglette, croyant que tout peut s'arranger comme par enchantement, il s'agit de se préparer à l'efficacité. Telle est la vraie révolution, celle qui peut changer. Le cours de l'histoire, transformer la vie de tout un pays. Et elle passe d'abord par l'esprit, la pensée, la conscience. Quels leaders au troisième millénaire? Le problème de préparation est tout aussi préoccupant! Platon déclare dans La République qu'on ne peut gouverner si on ne sait pas comment le monde fonctionne. Aujourd'hui Haïti est en très mauvaise posture dans le concert des nations, évidemment à cause d'influences extérieures et surtout de décisions inadaptées. Dans quelle mesure la classe dirigeante d'aujourd'hui est-elle consciente de sa part de responsabilité? Quelle préparation fait-elle pour que la génération montante fasse mieux qu'elle? Quels sont les exemples dignes d'être suivis qu'elle donne? Tout au long de l'histoire les pays dominants ont toujours eu des longueurs d'avance techniquement, culturellement, militairement et autres. Ils ont eu des leaders qui comprennent le fonctionnement du monde et qui ont pris des décisions intelligentes, calculées. Haïti n'a pas connu beaucoup de ces décisions, en témoigne notre situation actuelle. Cette jeunesse qui est censée prendre la relève, que sait-elle du fonctionnement du monde? Que sait-elle des influences extérieures sur Haïti? Que sait-elle des décisions qu'il faut pour qu'Haïti rattrape le train du développement? Que sait-elle des grands dossiers internationaux ayant un impact sur Haïti? Que sait-elle du budget national, l'aide internationale, la balance commerciale, les politiques publiques, la géostratégie, le développement humain, la main-d'œuvre à bon marché, la qualité de vie, les énergies renouvlables, le réchauffement climatique, etc. Ce que nous avons comme éducation, que veut-elle faire du jeune Haïtien? De la maternelle à l'université, que veut-on faire au juste de l'homme haïtien? Sait-il le sens de sa présence dans ce pays et dans ce monde? A-t-il une identité? A-t-il un idéal de vie? Avons-nous une politique éducative en Haïti? Avons-nous une philosophie de l'éducation en Haïti? Que fait cette éducation pour préparer la jeunesse haïtienne à prendre la relève? Vraiment. Dignement. Dialogue intergénérationnel C'est un autre sujet de préoccupation. En Haïti le stéréotype est bien établi: « granmoun yo echwe, jenès la dejwe.» (Les vieux ont échoué, les jeunes sont déviés). Comme qui dirait c'est fini, nous n'avons plus rien à faire que de nous accuser et nous condamner mutuellement. Ce qui est tout, sauf la solution à notre problème. Si un jour nous voulons sortir Haïti de ce pétrin, nous devrons nous regarder autrement. Les jeunes doivent voir dans les vieux l'expérience et la sagesse. Les vieux doivent voir dans les jeunes l'espoir et l'innovation. À un certain moment de la durée nous devrons poser ensemble les problèmes de notre pays en toute objectivité, sans arrière-pensée, sans complexe. Haïti appartient à toutes ses générations, et en retour toutes les générations sont responsables de la situation d'Haïti et doivent agir ensemble en conséquence. Mais tout compte fait une génération s'en va. Et nous qui sommes jeunes allons devoir la remplacer. Beaucoup de problèmes nous sont légués, mais aussi une grande histoire. Allons-nous chercher à découvrir comment le monde fonctionne, maitriser les grands dossiers de notre temps, nous préparer à l'efficacité pour prendre les décisions qu'il faut pour nous hausser à la hauteur de notre histoire? Ou allons-nous prétexter que nous ne sommes pas prêts et accepter gentiment la sempiternelle défaite historique confirmant le cliché - la malédiction choisie - que nous ne pourrons jamais prendre le destin notre pays en main? De toute façon nous n'aurons aucune excuse. Le constat d'échec sera pareil à celui d'aujourd'hui si nous ne prenons pas nos reponsabilités. Demain se prépare aujourd'hui. C'est un bon citoyen qui peut faire un bon leader. UN BON LEADER EST QUELQU'UN QUI DONNE À SON PAYS DES LONGUEURS D'AVANCE ET PREND DES DÉCISIONS ADAPTÉES. Agissons avant qu'il ne soit trop tard.