Islam Louis Etienne La ville du Cap fut pendant longtemps la capitale de Saint-Domingue. C’était une ville très prospère. Elle était dominée par son négoce maritime, par une classe de grands planteurs, par une bourgeoisie d’affaires et par le tourisme considéré comme l’un de ses secteurs porteurs. Ce tourisme permettait le développement de l’artisanat, de l’hôtellerie et donnait une visibilité et une très grande importance aux monuments historiques. C’était une ville pleine de vie qui bouillonnait aussi d’activités. Les maisons pour la plus grande majorité étaient construites en bois et détenaient une jalousie. La jalousie est un des vestiges coloniaux. Les portes des Capois étaient toujours ouvertes par toute époque de l’année, de jour comme de nuit. La jalousie servait généralement d’interface. Les maisons à étage avaient une charpente en bois extrêmement solide. Elles reposaient sur des poutres avec une épaisseur considérable qui donnaient une certaine stabilité aux immeubles. Ces immeubles étaient aussi solides que ceux que nous réalisons aujourd’hui avec le béton. Leur seul ennemi juré était le feu. Ces immeubles, qui étaient bien aérés, avaient des toits très élevés. Le locataire était confortable par toute époque de l’année sans avoir besoin d’utiliser des béquilles comme le climatiseur ou le ventilateur. De plus, ces immeubles étaient recouverts d’ardoise ; un produit qui absorbe la chaleur et qui permet à la maison de conserver une température régulière acceptable. Indépendamment du tracé des rues, les maisons affichaient une certaine originalité. Malgré l’étroitesse de ses rues , la ville était charmante et acceuillante. Le Cap-Haïtien, le Québec et la Nouvelle- Orléans étaient les trois principaux centres commerciaux et culturels de l’Amérique francophone. John Candler l’a confirmé dans son ouvrage intitulé « Brief notices of Haiti » «Le Cap paraissait assez semblable à Saint –Pierre de la Martinique avec ses 27 rues orientées de l’est à l’ouest et coupées à angle droit par 19 autres allant du nord au sud. Les immeubles sont des maisons bâties avec étage dont le rez-de-chaussée est occupé par des commerces, des étables ou des entrepôts alors que les familles résidaient dans les deux ou trois étages supérieurs. » Cependant, un arrêt brutal et soudain va mettre un point final à cette illusion. En effet, le samedi 7 mai 1842, vers 5 heures trente de l’après-midi, un violent séisme de magnitude 8.1 sur l’échelle de Richter frappait la République d’Haïti. Ce tremblement de terre, baptisé « l’événement », est considéré comme la plus grande catastrophe naturelle survenue dans le pays. Il a atteint presque toutes les parties de l’île, a détruit toutes les villes de sa côte atlantique et a anéanti en un rien de temps les principales agglomérations de Fort-Liberté, de Port-de-Paix et du Môle-Saint –Nicolas. Cependant, des dégâts considérables ont été enregistrés aux Gonaïves, à Saint-Marc et à Port-au-Prince. Mais les villes les plus touchées du pays étaient Fort-Liberté et la ville du Cap-Haïtien. La population capoise était alors estimée à dix mille habitants. Cette ville a connu l’un des moments les plus funestes de son histoire. Ces secousses, qui ont duré seulement six minutes, ont transformé la ville en ruine avec cinq mille victimes, soit la moitié de la population. Ces secousses se sont répétées pendant tout le mois de mai. Les survivants ont dû dormir pendant longtemps à la belle étoile. De plus, trois cents autres Capois ont péri dans le tsunami qui a suivi la catastrophe. La faille septentrionale, qui serait à l’origine de ce séisme, aurait emmagasiné de l’énergie depuis plus de 171 ans. Ce séisme a détruit non seulement la ville du Cap-Haïtien, mais encore celle de Fort-Liberté. Quelques vibrants et édifiants témoignages sur l’événement Le premier témoignage nous vient de Monseigneur Constant Hillion, premier évêque au Cap-Haïtien. Il a dirigé le diocèse du Cap de 1874 à 1885. Il est cité par Monseigneur Jean-Marie Jean dans son «Histoire religieuse du Cap, Collecta 1 ». Il dit ceci : «…En plus du tremblement de terre, un raz-de-marée avait inondé les rues commerciales du front de mer laissant un épais et nauséabond vase noire après son passage…le ciel fut tellement obscur par les tourbillons de poussière que l’on aurait dit une nuit complète. La mer se précipita sur la ville jusque dans les maisons qui bordent le quai et se retira aussitôt fort heureusement !...Durant toute la nuit, il y eut de fréquentes oscillations et de violentes commotions. Bien plus , les trépidations du sol se répétaient chaque jour et quelques fois à plusieurs reprises , pendant près d’un mois…Au moment où la ville s’écroulait, on entendit vers cinq heures trente du soir comme le bruit d’un tonnerre souterrain, accompagné de plusieurs secousses si violentes qu’en quelques secondes, la ville du Cap fut transformée en un vaste champ de ruines… La mer en se précipitant sur la ville avait amené à sa surface tant de vases et de détritus de toutes sortes que l’eau était noire dans la rade. Le sol s’entrouvrit de toutes parts en longues crevasses, mais peu larges, ayant pour la plupart la direction du nord au sud et quelquefois croisées par des fissures perpendiculaires. Pour comble d’horreur, on entendit les cris terrifiants des victimes ensevelis sous les ruines, ou se consumant sous l’ardeur de l’incendie éclatant au milieu des décombres pour achever l’œuvre de destruction…Aucun signe précurseur ne s’était manifesté pendant la journée. L’air était calme, le ciel était pur et serein. La population allait passer toutes les nuits sur les places ouvertes… » Le second témoignage nous vient de Thomas Madiou dans son ouvrage « Histoire d’Haïti, tome 7, page 403. «Il raconta : «…Les habitants qui avaient survécu à la catastrophe s’étaient refugiés à La Fossette, se mourant de faim, mutilés ou blessés pour la plupart. C’était un spectacle épouvantable, d’autant plus que les flammes occasionnées par la chute des poutres sur les foyers vinrent dévorer la plupart des infortunés encore existants qui se trouvaient sous les décombres. Ce qu’il y a encore de plus horrible, ce fut la fureur avec laquelle les habitants des campagnes avoisinantes se précipitaient vers la ville. Pillant, égorgeant et ne songeant pas à soulager les maux des victimes. L’on vit des hommes transformés en bêtes sauvages couper la main des blessés pour emporter la bague qui la garnissait, couper les cuisses pour enlever les bottes. Dans les ruines des maisons, tout fut pillé. Le général Charlier qui commandait l’arrondissement était blessé. Le commandant de la place Leconte l’était aussi. Dans une proclamation officielle, le président Boyer exprima son indignation devant le comportement de ces hommes assez dépravés, assez inhumains pour exercer le pillage au milieu des convulsions de la nature et pour ravir à des familles désolées les dernières ressources qui leur restaient dans le malheur. Le président se hâta d’envoyer des officiers de santé dans la ville, pourvus de médicaments et de tout ce qui est nécessaire pour les opérations chirurgicales ; mais entre-temps le sac durait encore au Cap. Le Trésor public avait été pillé le 10 mai. Ce n’était plus l’œuvre des malfaiteurs proprement dits que l’on voit surgir dans ces calamités , des hommes appartenant au premier rang social, des fonctionnaires et des employés publics, tant de l’ordre civil que de l’ordre militaire, dévastaient à main armée les restes de la ville… » Le troisième témoignage sera apporté par un rescapé de la catastrophe, un jeune entrepreneur allemand du nom de Peter Gottler Buhrow qui, dans une correspondance en date du 15 mai 1842 adressée à ses parents vivant à Hambourg, raconta l’évènement. Il est le fondateur de la future maison Schutt et Co, l’une des maisons de commerce les plus réputées de la ville. Il écrivit dans sa correspondance : «Surpris dans mon lit par le séisme, je suis resté pendant un temps interminable enseveli sous les décombres. Après des heures d’angoisse et de souffrances, je parvins enfin à ramper sur les mains à travers les décombres ne reconnaissant plus rien des lieux où j’avais habité et me retrouvant enfin sous une table de billard…J’arrivai vers 4h a.m. au bord de la mer où se trouvait une foule de gens dont certains priaient, d’autres pleuraient ou hurlaient de douleurs de fait de leurs graves blessures. La ville était totalement en ruine et tout ce qui n’a pas été brûlé a été pillé. En effet, dès le premier jour, apparurent des bandits de l’intérieur du pays qui dérobaient tout ce qu’ils peuvent trouver puisque l’ordre militaire avait disparu. En effet, pendant les jours qui suivent, la ville était parcourue par de sinistres bandes de pillards en maraude, de chenapans patibulaires qui remuaient les pierres, fourrageaient les ruines fumantes, dévalisaient les cadavres et terrorisaient les survivants qui voulaient se ménager un abri parmi les vestiges… » Le dernier témoignage est l’œuvre de Monsieur Elie Lambert, le neveu de Demesvar Delorme, qui a parlé de l’événement dans ses mémoires inédits dont quelques extraits seulement ont été publiés en 1942 par le truchement de son neveu. Il est à noter que Demesvar Delorme fut un écrivain et homme politique haïtien qui a été un témoin oculaire de la catastrophe. Il rapporta : «Delorme jouait aux billes avec son frère lorsqu’il remarqua que certains soldats qui défilaient lors de la parade du samedi trébuchaient et tombaient de façon grotesque. Un bruit sourd, un grondement lointain, lugubre, comme sortant d’un gouffre profond se fait entendre du côté de l’Est… Nous chancelons mon frère et moi, tombons aussi. Le mur de la caserne au Nord s’ébranle et tombe presque au même moment que nous… le clocher de la cathédrale que j’avais en face se mit à balancer dans l’air, les cloches sonnaient à toute volée en carillon sans rythme, sinistre, un glas horrible. Le clocher s’écroule, les parties hautes les premières. Puis l’église s’abat et toutes les maisons environnantes et toutes les maisons que je voyais et enfin la ville entière. Tout cela avec un bruit sans nom, grondant au milieu d’une buée épaisse sortie des murailles brisées qui s’épaississent de plus en plus pour devenir un nuage noir, lugubre comme ceux de grosses tempêtes sur mer et bientôt sillonnée comme elle de lueurs rouges , ardentes et agitées en tous les sens. Après la catastrophe, il se rendit en vitesse chez ses parents. On commençait à peine à se réjouir du fait que personne n’avait péri lorsque l’un de ses oncles maternels vint aux nouvelles avec ses vêtements maculés de sang. L’oncle s’empresse de leur expliquer qu’il s’agissait du sang d’une infortunée marchande du marché communal qu’il venait d’aider à dégager des décombres après qu’elle eut reçu une poutre sur les jambes. Peu après, la famille Delorme se rendait au Champ de Mars. C’est sur cette grande place, où 50 ans plus tôt Santhonax proclama la liberté des esclaves de Saint-Domingue, que les membres de sa famille passèrent la nuit à la belle étoile pendant que les incendies faisaient rougeoyer la ville autour d’eux. En effet, comme le séisme était survenu à l’heure où l’on préparait le repas du soir, les feux de la cuisine n’avaient pas tardé à transformer les ruines en un immense brasier… » Les conséquences du tremblement de terre sur la ville du Cap Près de deux siècles plus tard, la ville du Cap, à travers plusieurs générations de Capois, porte encore les cicatrices sauvages de ce tremblement de terre dévastateur où toutes les valeurs en mobiliers, en immeubles et en monuments ont pratiquement disparu dans les flammes. A part le président Boyer qui envoya dans la ville des officiers sanitaires avec des moyens pour intervenir en toutes circonstances, les Capois ont vécu ces moments difficiles sans aucun secours organisé ni par les autorités haïtiennes ni par la communauté internationale. La ville livrée à elle-même faisait face à toute sorte de problèmes : épidémie, infections, des besoins cruciaux en eau potable, en électricité, en soins médicaux de base. De plus, il fallait gérer les cadavres, les décombres et la pénurie alimentaire. Il a fallu attendre deux ans, soit en 1844, pour que le gouvernement haïtien, après une visite du président Philippe Guerrier, accordât à la ville une subvention de 50 000 gourdes pour reconstruire le quai et déblayer les rues de leurs décombres. Jusqu’au début du XXe siècle, la ville gardera encore ses ruines communément appelées « masures ou cailles brûlées » comme vestige de la catastrophe. Haïti venait de perdre sa deuxième ville en importance, un centre économique florissant et un espace où sont écrites plusieurs pages de son histoire. Tout le patrimoine bâti de la ville a été anéanti au moment du séisme et la ville actuelle n’est que la reproduction de la première construite sur le même tracé. La ville du Cap fut mise en quarantaine pour éviter la propagation de l’épidémie, mais c’est sans accorder les soins appropriés à ceux qui en avaient besoin. Son trafic maritime fut détourné vers la ville des Gonaïves qui a connu un bel essor et qui gagna en importance au point de devenir la 4e ville de la République. Le président Boyer en apprenant la nouvelle de la catastrophe aurait déclaré à son entourage: «Enfin, ce nid de conspirateurs a cessé d’exister. » Islam Louis Étienne Avril 2015