Par : Robert Paret Il était une fois une jeune femme, d’une exceptionnelle beauté plus radieuse qu'un arc-en- ciel au printemps de mai, souffrant, depuis son plus jeune âge, d’un mal que l’on disait mystérieux et mystique. Un vieux du village dénommé Divinò, parce qu’on lui reconnaissait le don de divination, avait prédit ce mal incurable. La jeune femme avait, avec beaucoup de courage, accepté cette sentence, ne pouvant de nulle façon, selon Divinò, conjurer le mauvais sort. Elle s’était donc fait une raison et s’était même habituée à l’idée qu’elle devrait, la vie durant, supporter ce martyre. Maïtie, ainsi connue, était l’unique fille d’Ogonou et d’Awida qui lui avaient choisi ce prénom en mémoire d’une aïeule d’origine dahoméenne que l’on disait de sang royal parce qu’une certaine filiation la liait au roi des Aradas, ancêtre de Toussaint Louverture. Du fait de cette cruelle destinée, Maïtie était, depuis sa naissance, devenue la chouchoute de la communauté où elle vivait, la fée du village, qui lui vouait une affection particulière. Lors de ses pénibles moments de crise qui la tenaillaient jusqu’aux os, et qu’elle supportait stoïquement malgré tout, c’est tout le village qui souffrait avec elle, comme pour lui apporter un peu de réconfort et lui témoigner son soutien. En dépit de cette attention qui l’enveloppait d’un tendre et chaleureux amour, le mal s’aggravait et irradiait dans tout son corps. Ne pouvant plus supporter ce calvaire, la famille, les amis et tous les villageois décidèrent de tenter de remédier à cette cruelle peine en prenant une résolution qu’ils pensaient salutaire. Selon l’avis de plus d’un, il fallait se passer des services et des soins des guérisseurs herboristes qui, jusqu'à l’heure, palliaient les souffrances de Maïtie et recourir à l’aide de « saves » mieux préparés, pensaient-ils, à affronter ce genre de maladie perçue de provenance diabolique. Le premier contacté fut un médecin généraliste connu pour sa méthode empirique alliant la médecine conventionnelle occidentale aux traditions de traitements ancestraux. Ce praticien, après un examen approfondi et minutieux de la patiente, conseilla une cure prolongée de médicaments, à large spectre d’action de sa pharmacopée personnelle, indiqués dans ce type d’affection. Cette thérapie devait être associée à des bains quotidiens composés de : fèy zoranj, ilan-ilan, kreson, bazilik et d’autres ingrédients aromatiques «trempés » dans une cuvette d’eau parfumée à la « Florida » ou « Rêve d’or ». Prescription à exécuter sans discontinuité durant deux semaines. La recommandation fut suivie à la lettre, mais sans effet. On décida de recourir à un autre « pwofonde ». Un prêtre défroqué qui, malgré son retrait de l’ordre ecclésiastique, s’était fait connaître, par ses oracles et ses pieuses prières, comme un exorciste éprouvé. A son arrive, il réclama de rester seul avec la persécutée, de façon à pouvoir mieux se concentrer et obtenir la clémence divine en faveur de la souffrante. Ce qu’on lui accorda volontiers. Après la séance de purification, il infligea à la malade, comme pénitence, une neuvaine de prières dédiées à Vièj Mirak et Sen Jak Majè, en garantissant qu’elle se remettrait bien vite après une semaine de retraite et de méditation. Conseil qui fut suivi une nouvelle fois sans défaillance. Au bout du compte, nul résultat ne fut constaté. Un autre praticien fut introduit sur demande d’un membre de la famille et sa proposition approuvée. Il s’agissait de faire appel à un hypnotiseur qui aurait, disait-il, la faculté d’endormir la patiente et de transporter son âme dans un espace sidéral d’où elle serait traitée et délivrée de tout mal qui la ronge. En quelque sorte, un aller-retour dans l’au-delà. Ce voyage astral était toutefois assez dangereux, confia-t-il, et, de ce fait, devrait se faire dans la plus grande sérénité et dans une parfaite préparation, sans intermédiaire d’aucune sorte. Lui seul et la concernée devraient prendre part à cette expérience. L’élimination de cette affliction étant garantie si les conditions exigées sont respectées. Tel fut dit, tel fut fait. Après des heures d’attente, l’assemblée se rendit à l’évidence d’un nouvel échec. Sans se décourager, la famille persista et convoqua un artiste musicien réputé dans ce genre de prestation. Car il avait la vertu, disait-on, d’apaiser la souffrance humaine par l’interprétation, à l’harmonium, de cantiques religieux ou de chansons populaires tirées de notre folklore. Ce qui - à la stupéfaction de toute la famille - affirmait-il, n’était nullement incompatible. Bien au contraire, ce genre d’inspiration, avançait-il, calme l’esprit et le met dans un état approprié de réceptivité et de somnolence devant assurer la réussite du traitement. Et comme pour confirmer ses dires, il proposa aux invités réunis autour de Maïtie lors de la cérémonie de chanter avec lui un « Ave Maria » qu’il fit suivre des airs biens connus de notre folklore : «Latibonit », «Twa fèy », « Larèn soley ». Cela avait pour but d’interpeller les bons esprits et de chasser les mauvais. Tout fut fait selon sa volonté. De nouveau, ce fut une grande déception. Après tant de déconvenues et de « zen » émis autour du cas, les nouvelles s’amplifièrent et parvinrent jusqu’aux villages voisins et bien au-delà. Touchant même le monde extérieur qui suivait avec attention l’évolution de la maladie de cette pauvre femme. Certains médias locaux et étrangers avaient fait de cette affaire un sujet préoccupant, d’aspect humanitaire, qui devrait susciter la compassion de tout être humain et, peut-être, l’intervention de certains organismes de santé publique locaux et même internationaux. L’écho parvint à un « grand sorcier blanc », réputé philanthrope. Il se donna la peine de traverser l’Atlantique pour venir au chevet de Maïtie, parcourut des kilomètres à travers monts et vallées jusqu'à aboutir au village. Il arriva en toute simplicité et annonça modestement qu’il n’avait aucune prétention ni compétence pour guérir la malade. Toutefois, il confia qu’il serait disposé à participer aux efforts consentis, en finançant le voyage et les honoraires des meilleurs spécialistes d’outre-mer reconnus dans le domaine du traitement des maladies psychosomatiques. Il en avait lui-même, dans une outrecuidance culotée, fait le diagnostic. Cette proposition fut bien accueillie par certains membres de la famille, tout en soulevant un certain scepticisme chez d’autres. Et comme disait l’un d’entre eux : « nan malè, malè nèt » et de plus, « l’espoir fait vivre. » La rumeur s’était, à un point tel, répandue à travers le pays qu’une multitude de citoyens et de citoyennes de tout horizon manifestèrent la volonté de contribuer d’une façon ou d’une autre au rétablissement de Maïtie. Certains étaient peut-être de bonne foi, cependant, il est permis de croire que d’autres cherchaient probablement à tirer bénéfice de cette publicité gratuite qui se déployait autour de ce cas perturbateur, pour en profiter et se refaire une image d’hommes et de femmes compatissants à la douleur humaine. Une façon de se positionner, lorsque, l’heure venue, l’État et la population devront faire choix de citoyens et de citoyennes responsables, dévoués à la cause des plus humbles, au bénéfice de la nation. Maïtie commençait à souffrir davantage de cette publicité faite autour de sa personne et de la pression qu’elle subissait quotidiennement de ce fait. Elle n’en pouvait plus de ces souffrances et demandait à Dieu de la délivrer de ses peines ou de l’aider à laisser paisiblement cette terre. Un soir, fatiguée de la présence de tant de monde dans son entourage immédiat, elle s’assoupit et tomba dans un profond sommeil. Dans cet état second, elle vit en rêve un étrange personnage roder autour de son lit. Chevauchant une monture dantesque, dans un corps vaporeux, drapé dans un voile transparent, cette silhouette coiffée d’un turban rouge grenat, assorti de pierres couleur d’émeraude, flottait dans un espace indéfini. Il fit sept fois le tour de sa couche, s’arrêta quelques secondes au-dessus de son corps apaisé comme pour lui dire une parole qu’elle n’arrivait pas à capter. Et, subitement, dans un tourbillon d’étoiles d’or scintillantes, le mystérieux inconnu prit son envol et disparut d’une façon aussi surprenante que lors de son arrivée. Dans son élan, l’un de ses chaussons de satin rouge se détacha et demeura, flottant dans l’air. De quel présage est porteuse cette vision onirique insolite, se demande encore le village ?