Par Ericq Pierre Le mercredi 6 mai 2015, j’ai fait le trajet Port-au-Prince-Cayes-Jérémie en cinq heures de temps. J’ai laissé la capitale à 7:00 a.m. et je suis arrivé à Jérémie à midi. Sans forcer. D’autres ont peut-être déjà fait mieux. Mais, c’est la première fois que je l’ai fait en un temps aussi court. Et il est évident que le temps du voyage sera encore réduit quand sera terminé le tronçon Cayes-Jérémie dont l’achèvement était prévu pour la fin de cette année 2015 . Je croyais comprendre que cet achèvement faisait partie des objectifs prioritaires de l’administration actuelle et qu’il allait être mené à bien. Les autorités concernées en avaient donné l’assurance. Deux ministres des Finances successifs ont affirmé à plusieurs reprises que les ressources que doit apporter l’Etat haïtien pour terminer la route seraient disponibles sur les fonds Petrocaribe. Je m’étais aussi laissé convaincre que la BID et l’ACDI qui ont fourni la majeure partie du financement initial n’allaient pas laisser inachevée une infrastructure à laquelle leur nom restera attaché et qui est si importante pour les Grande-Anselais et pour le pays. Pourtant, au moment où ces lignes sont écrites, les perspectives d’achèvement de cette route apparaissent plutôt incertaines. Je reconnais que la construction de ce tronçon Cayes/Jérémie s’est révélée une entreprise pénible, longue et beaucoup plus coûteuse que prévu, à cause, entre autres, de l’épaisseur des formations rocheuses qui caractérisent cette partie du massif de la Hotte que la route traverse. Malgré tout , la construction a connu des avancées importantes, ce qui permet aux Grande-Anselais de se montrer assez satisfaits de ce qui a été fait jusqu’à présent. Leur satisfaction dérive du fait que, quand ils laissent Port-au-Prince pour se rendre à Jérémie, en voiture privée ou en autobus, le voyage est de loin plus agréable maintenant et moins long. Ils sont sûrs de ne pas être bloqués, comme c’était souvent le cas autrefois, par la Rivière Glace .Ils savent aussi que même si les rivières des Roseaux, de la Voldrogue ou de la Guinaudée sont en crue, ils ne passeront pas la nuit à la belle étoile à attendre la décrue. Bref, ils sont assurés d’arriver à leur destination dans un délai raisonnable. Quel sens donner alors à cet article paru dernièrement dans le Wall Street Journal, sous la plume de Maria J. O’Grady, rapportant que, « selon une ancienne fonctionnaire de la BID, de nationalité uruguayenne, qui occupait en Haïti le poste de spécialiste financier, l’institution avait accepté en 2009 de financer une route, en l’occurrence la route Cayes /Jérémie, dont personne ne voulait ? » L’ex-fonctionnaire aurait même insinué que deux autres collègues encore en poste dans l’institution seraient du même avis qu’elle. Que je sache, il n’y a eu de la part de la BID aucune réaction à cet article du Wall Street Journal. Il est vrai que l’analyse de la requête de financement soumise à la BID en 2006 avait donné lieu à d’intenses discussions comme il est d’usage dans toutes les bureaucraties. J’en avais d’ailleurs fait état dans un texte publié l’année dernière. (Voir Le Nouvelliste du 6 juin 2014 : La route Cayes/Jérémie et nous : Enquête sur un parcours de combattant). Mais, dire que personne ne voulait de la route n’est pas seulement une exagération, c’est un mensonge. Ceci traduit en fait la manie de certains « spécialistes » de n’accorder aucune importance à l’opinion des bénéficiaires nationaux. S’il existe encore à la BID, en Haïti ou à Washington DC des fonctionnaires qui continuent de penser comme ce spécialiste financier, ils devraient se faire connaître. Par respect pour le pays qui les a hébergés, par respect pour l’institution qui les a embauchés et par respect pour eux-mêmes. Ils devraient aussi prendre l’initiative d’interroger directement les bénéficiaires de la route. Ce qu’il faut retenir, c’est que les habitants de Jérémie veulent désespérément cette route et se montrent comme je l’ai indiqué plus haut assez satisfaits de ce qui a été fait jusqu’à présent. Ils apprécient aussi énormément les travaux de rénovation actuellement en cours dans leur ville où la plupart des rues ont été retouchées et les nids de poule sont pratiquement inexistants. Est-ce à dire que du point de vue des infrastructures routières, tout va très bien dans la Grande-Anse ? La réponse est un NON catégorique. Car, dans les alentours de Jérémie , il n’y a aucune route digne de ce nom ; il n’y a que des pistes qui sont dans un état si déplorable que, même à pied, les risques d’accident sont toujours très présents. En fait, mis à part Jérémie, je ne connais aucune autre ville d’Haïti (peut-être Port-de-Paix !) qui ne soit reliée aux autres communes et sections communales de son département par une route décente. A partir du Cap-Haïtien, par exemple, l’on peut se rendre sans problème dans n’importe quelle commune du Nord et du Nord-Est. On a la même possibilité à partir des Gonaïves, de St-Marc, de Hinche, de Mirebalais, de Jacmel et des Cayes. Des routes secondaires praticables en toute saison existent autour de toutes ces villes. Donc, si les Jérémiens apprécient ce qui a été fait jusqu’à présent, ils s’inquiètent de ne pas avoir de bonnes routes secondaires et de ne pas savoir non plus quand la route Cayes/Jérémie sera effectivement terminée. Personnellement, je partage les mêmes inquiétudes, surtout après l’analyse du Moniteur, numéro 80 du 29 avril 2015 qui prévoit seulement 17 millions de dollars américains pour la route Cayes/Jérémie sur les fonds Petrocaribe alors qu’il faut environ 46 millions additionnels pour son achèvement complet. L’Etat doit donc trouver environ 29 millions de dollars supplémentaires. Je n’ai en mémoire aucun exemple de financement externe de projet en Haïti où l’apport de l’Etat ait été aussi important que dans le financement de la route Cayes/Jérémie. Autrefois, le pari-passu pour les projets à financement externe était établi à 70/30, c’est-à-dire que le montant du financement externe (donc du prêt) était de 70% du coût du projet et le bénéficiaire apportait les 30% restants, sous forme de contrepartie locale. Après l’annulation de la dette d’Haïti et la décision de ne nous accorder que des dons, la notion de pari-passu n’était pratiquement plus à l’ordre du jour. Pour la route Cayes/Jérémie financée par des dons, il était convenu que la contribution de l’Etat servirait prioritairement à payer les compensations pour les cas d’expropriation pour cause d’utilité publique. Cette contribution ne devait pas dépasser 5%, soit un peu plus de 6 millions de dollars. Or, alors que les financements de la BID et du Canada sont actuellement épuisés, pour assurer l’achèvement de la route, l’Etat haïtien devra apporter comme signalé plus haut environ 29 millions de dollars de ressources fraiches , augmentant ainsi sa contribution totale à l’équivalent de 65 millions, ventilés comme suit : les 19 millions qu’il a déjà décaissés , les 17 autres qui viennent d’être rendus disponibles (Résolution # 80 , Moniteur du 29 avril 2015) et les 29 millions de ressources fraiches. On peut donc parler d’un pari-passu d’environ 65/35. Ce qui est énorme. La BID et le Canada estiment qu’ils ont respecté leur part de l’accord et qu’ils ne peuvent rien apporter de plus. Du point de vue strictement contractuel, ils sont parfaitement dans leur droit. Ce qui signifie que tout ce qui reste à faire sur la route Cayes-Jérémie sera désormais de la responsabilité unique de l’Etat haïtien. Mais, dans le cadre d’un partenariat d’appui au développement, on souhaiterait un meilleur partage de responsabilités techniques et financières. Car, en cours d’exécution, la structure de l’accord de financement de la route Cayes/Jérémie a été fortement modifiée. Les partenaires internationaux ont exclu la construction des ponts de leur contribution. L’Etat a donc pris à sa charge le financement de tous les ponts : Rivière Glace, Roseaux, Voldrogue, Guinaudée de même que la réhabilitation du pont sur la Grande-Anse. Ces ponts sont pratiquement achevés. Ceux sur les rivières Glace et Roseaux sont déjà mis en service. Ceux de la Voldrogue et de Guinaudée seront ouverts bientôt. Mais, il reste quelques menus travaux à terminer et des dédommagements à finaliser. La déviation Aéroport des Cayes/Camp-Perrin a été enlevée du financement BID/Canada. L’Etat l’a prise à sa charge, via le CNE. Mais, ce dernier qui avait réalisé un travail de bonne qualité sur dix des quatorze kilomètres que compte cette déviation, est inscrite aux abonnés absents depuis plus de deux ans. Entretemps, l’entreprise Estrella poursuit ses activités. La partie de la route qui va de Camp-Perrin à Carrefour Zaboca a toutes les chances d’être achevée cette année et une fois construits les ouvrages de protection indispensables sur le tronçon Rivière Glace/Fan m pa dra, l’entreprise pourra poursuivre et terminer l’asphaltage de ce tronçon. Il restera alors à s’attaquer sérieusement à la deuxième partie qui va de Carrefour Zaboca à Beaumont. Le problem, c’est que sur ce tronçon, la section après Beaumont, entre André et Mové Zafè, en passant par Chardonnette, Carrefour Charles et le Corbera, n’a été que récemment entamée. Certains travaux de canalisations effectués par l’entreprise OAS devront être totalement repris. En outre, les structures de protection-- comme la confection de murs secs, la pose de gabions et les plantations d’arbres pour consolider les talus et modérer les pentes—se rencontrent très rarement sur cette route Cayes/Jérémie. Au grand dam des Grand-Anselais qui se demandent, perplexes, s’il a été vraiment prévu des interventions en ce sens pour protéger l’environnement. Or, même quand des structures de protection seront établies, cette route qui, par son existence même, représente une grande menace pour l’environnement, devra faire l’objet d’une vigilance accrue en termes de maintenance et de supervision. Les motifs d’inquiétudes sont donc multiples. La route sera-t-elle terminée ? Si oui, quand ? L’environnement sera-t-il protégé ? L’Etat apportera-t-il les 29 millions qui manquent ? Avec le quasi-tarissement des ressources de Petrocaribe, l’on peut légitimement s’interroger sur la disponibilité d’un tel montant, particulièrement en ces temps d’incertitudes et d’élections générales. La Banque interaméricaine de développement qui s’est lancée dans cette aventure avec nous dès le début et qui s’enorgueillit , bien légitimement , de nous fournir 200 millions de dollars de dons par an jusqu’en 2020, acceptera-t-elle de voir son nom attaché à une infrastructure inachevée dans un département qui fait partie intégrante de l’avenir économique d’Haïti ? A mon avis, la seule façon de connaître la réponse, est de lui soumettre une requête officielle pour les 29 millions manquants, accompagnée bien entendu des justifications et documents de support appropriés.