Islam Louis Etienne En communication politique, les mots sont pesants ; le timing vital ; les actions promptes et décisives .Ils peuvent favoriser l’entente et développer l’harmonie comme aussi ils peuvent déstabiliser et anéantir tout un système si ces décisions prises ne rencontrent pas les désidératas de la majorité, c’est-à-dire si cette majorité ne se reconnaît pas dans les actions posées. Elle dit toujours que tout ce qui se fait sans elle se fait contre elle. Le discours politique doit être un discours argumentatif et rassurant. À défaut de pouvoir convaincre, il doit être au moins crédible en reposant sur des valeurs qui renforcent la confiance et qui détruisent la méfiance, les situations explosives, assainissent le climat politique et enlèvent toutes les prédispositions à la destruction et au bouleversement social. Depuis l’année 1823 où Monroe , le président des USA d’alors , avait énoncé sa fameuse doctrine: «L’Amérique aux Américains » , ce pays à la dimension continentale avait décidé unilatéralement de dominer toute l’Amérique et toute la Caraïbe. Son rêve majeur était de chasser les Européens, notamment les Allemands pour faire mainmise et exercer un contrôle exclusif sur ces territoires avec l’appui et le concours des classes dominantes et de l’élite intellectuelle tout acquises à sa cause. Haïti n’a pas fait exception à la rêgle. Elle fut le 24e pays à souffrir du poids des bottes de l’impérialisme américain. Cependant, même si sa souffrance ne fut pas aussi atroce que celle subie par les Philippines en février 1945 où des civils ont été exterminés par la marine impériale japonaise et le pays assiégé par l’armée américaine rendue responsable de ce carnage par l’usage de son artillerie et où cent mille cadavres ont été dénombrés, elle ne fut pas pour autant des moindres. Les non-dits sur l’occupation américaine Les USA ont développé une politique particulière pour intervenir militairement dans les affaires politiques internes des pays de la Caraïbe et de l’Amérique latine. On assista alors en 1898 à l’occupation de Cuba et l’acquisition de Porto Rico au cours de la guerre hispano-américaine ; à l’occupation du Nicaragua en 1911 après plusieurs interventions, du Mexique en 1914, d’Haïti en 1915, de la République dominicaine en 1916 pour ne citer que celles-là. Leur objectif était d’imposer leur domination sur cette partie du continent. Ils avaient toujours caressé l’idée d’intervenir en Haïti depuis la fin du XIXe siècle avant l’arrivée effective des marines en 1915 au nom de la civilisation. Les problèmes soulevés sont des causes secondaires à cette intervention. Des signaux clairs et non équivoques avaient été envoyés aux dirigeants haïtiens. Déjà, en 1891. ils avaient voulu prendre possession du Môle Saint-Nicolas, un point stratégique de la République. Cinq croisières de guerre exigèrent du gouvernement haïtien la cession de cette partie de l’île qui domine le canal du vent. Au cours d’une séance au Sénat, le sénateur d’Idaho expliquait en des termes clairs : « L’île d’Haïti est, dans l’océan, la terre la plus proche du canal de Panama qui puisse être obtenue, sous certaines conditions par le gouvernement américain. Elle est située directement sur la route qui mène à l’entrée du canal. Ce pays peut assurer, à mi- chemin entre nos ports et le canal, une base terrestre qui nous serait profitable de temps à autre… ». Le 6 décembre 1904, dans un message éloquent et édifiant , le président Theodore Roosevelt avait fait la déclaration suivante : «…..Maintenant, ce qu’il nous faut en Haïti, c’est de démontrer à notre peuple que ce gouvernement, au nom de l’humanisme, de la moralité et de la civilisation, une sorte de supervision sur l’île ; mais ceci devait faire partie d’un plan d’action pour les pays de la Caraïbe… Je serais déjà intervenu en Haïti…simplement dans l’intérêt de la civilisation , si j’avais pu réveiller notre peuple… Une telle politique serait dans notre intérêt, mais encore plus à l’avantage des peuples chez qui nous intervenons. » En intervenant dans le pays en juillet 1915, les USA avaient déjà taillé le bonnet dans lequel ils devaient faire entrer les Haïtiens avec un plan bien défini et des phases d’exécution bien détaillées. Depuis le premier juillet 1915, le croiseur Washington de la marine de guerre des USA se trouvait dans la rade du Cap-Haïtien. Il avait débarqué des hommes de l’infanterie de marine pour remplacer les fusiliers qui surveillaient et protégeaient les maisons étrangères contre les attaques possibles des révolutionnaires cacos. Le 27 juillet 1915, l’amiral Caperton reçut une dépêche du chargé d’affaires américain pour rentrer en toute hâte à Port-au-Prince où une insurrection venait d’éclater le jour même. Quand le Washington mouilla dans la rade de Port-au-Prince le 28 juillet, le président Vilbrun Guillaume Sam, à la suite du massacre des prisonniers politiques, avait été tué et son corps affreusement mutilé. Dorsainvil écrit à ce sujet : « Je jouais sur la galerie extérieure de notre maison, quand mon attention fut attirée par le passage de groupes d’individus armés. Ils avaient qui des fusils, qui des machettes et autour du cou un mouchoir rouge… Et ce fut l’irruption d’une foule excitée, déchaînée, venant du Petit- Four. Elle lançait des imprécations, des injures et des cris de triomphe : nou pran li ! Nou pran gwo Kochon an ! Ce fut vraiment un cochon que l’on tirait au bout d’une corde , flingué, couvert de sang et de poussière, que j’ai vu de mes yeux d’enfant de 5 ans, ce 28 juillet 1915 , un tronc sans tête, sans bras, sans jambes. C’étaient les restes du président Sam, il semble bien que ce soit contre la vision de ce corps démembré que l’écriture des mémoires cherche à se construire. » Après une brève consultation avec les représentants de la France et de la Grande-Bretagne, Caperton fit débarquer les marines qui s’emparèrent des principaux postes de la capitale. Le pays se trouvait dans un vide total et toutes les institutions républicaines avaient disparu. C’était la confusion généralisée. On ne pouvait même pas parler de violation de l’intégrité du territoire national. Un semblant de résistance devait cependant être signalé à l’Arsenal où l’officier Germain fut blessé au bras et le soldat Pierre Sully tué pour avoir refusé de livrer leur poste. Ce débarquement fut ordonné par le Département d’État des USA en vue de protéger les intérêts étrangers en Haïti. Caperton promit tout son appui aux nationaux français et anglais, mais il leur recommande de ne pas faire débarquer des hommes armés dans le pays. Le ministre français, Monsieur Girard, répondit qu’une question d’honneur l’obligeait à faire garder la légation française par des marins français. On a cru dans un premier temps que l’intervention se résumait uniquement à une opération de simple police. Cependant, on a rapidement compris qu’il s’agissait d’une véritable intervention en bonne et due forme avec perte de tous les droits et privilèges accordés au citoyen haïtien et l’irrespect des lois haïtiennes. Devant les mesures prises par Caperton pour asseoir son autorité sur toute l’étendue du territoire national, on s’est vite rendu compte qu’il n’exerçait pas une mission temporaire et le doute commença à s’installer chez les nationalistes conséquents ; mais c’était sans compter sur la réalité du terrain. Il fit une déclaration le 7 août pour calmer les inquiétudes des patriotes en disant : «Le gouvernement des USA n’avait d’autre but que d’aider Haïti à maintenir son indépendance et le peuple haïtien à établir un gouvernement stable. »Malgré les précautions prises avec la Convention de 1915 et la Constitution de 1918 pour légaliser l’intervention , ils se sont heurtés à des difficultés de toute sorte dans l’exécution de leur programme face à la résistance de certains nationalistes radicaux et de certains Haïtiens responsables et intransigeants comme Rosalvo Bobo, Charlemagne Péralte , les cacos, etc. qui avaient considéré l’occupation non pas comme une fin dernière, mais comme un moyen de nous retourner dans l’enfer de l’esclavage et dans les fers de la souffrance. La première phase du programme était le débarquement, la prise en charge et la légalisation de l’intervention. Ils avaient réussi cette épreuve sans obstacles majeurs. La seconde phase commença avec l’arrivée de Louis Borno au pouvoir en 1922. Ils voulaient contrôler complètement l’éducation en Haïti. Plusieurs tentatives ont été faites et les maigres résultats obtenus étaient loin d’être satisfaisants. Finalement, ils ont fait un choix en s’orientant vers l’enseignement technique et agricole en faveur des masses populaires et en laissant aux Haïtiens l’enseignement classique. Dans toute l'histoire de ce pays, on a considéré Dartiguenave et Borno comme les deux présidents avocats les plus soumis qui ont aidé l’occupant à concrétiser ses rêves en échange du pouvoir. Ils étaient beaucoup des alliés de l’occupant que des présidents d’Haïti, c’est pourquoi chacun d’eux espérait un mandat supplémentaire pour services rendus mais aucun d’eux ne rentrait plus dans le plan de l’occupant qui les a utilisés et les a abandonnés. Le premier était resté trois mois sans salaire ainsi que son gouvernement parce qu’il avait essayé une fois de soulever la tête pour contester une décision de l’occupant. Il a été rapidement rappelé à l’ordre. Le second est resté la tête baissée jusqu'à son départ. Les obstacles, les difficultés et les résistances rencontrés n’ont pas permis à l’occupant de réaliser son vaste programme d’enseignement technique et agricole bloqué par la grève historique de Damien le 31 octobre 1929. Cependant, cette intervention a provoqué une crise d’identité dans le pays : La mainmise sur l’administration publique ; l’imposition de l’enseignement technique et agricole ; la résistance des nationalistes haïtiens à accepter l’ingérence de l’étranger dans l’administration publique haïtienne ont mis en évidence les différentes faces de cette crise d’identité que les nationalistes haïtiens n’étaient pas prêts à accepter. Elles étaient encore plus profondes dans le domaine éducatif parce que l’objectif poursuivi était de détruire la culture générale de l’enseignement classique en fermant les écoles secondaires et en convertissant la jeunesse haïtienne en ouvriers spécialisés.