Avec tristesse, A mon âme, Moi-même, poèmes crepusculaires: Coriolan Adrouin a imposé une voix. Nul mieux que lui – dans notre poésie adolescente – ne manie le vocabulaire de l’épouvante, de la détresse, de la mort prochaine. L’angoisse est la providence de la littérature et sans elle, la philosophie de la conscience et autres existentialismes n’auraient pas connu l’essor qu’ils auront. Le motif du supplicié ou du damné – sorte d’ancêtre de nos maniaco-dépressifs célèbres présentement – se transmue au gré des pays et des inspirations, des écoles et des individualités – poète fou, écrivain suicidaire, Narcisse choisissant ses ennemis réels ou imaginaires avec une froide rigueur, portrait mystérieux, - et change de décor, accents flamboyants ou parfums nocturnes du goût âcre de la mort. Le motif du souffre-douleur s’enrichit encore avec l’apparition du prédestiné, changeant de modèles, avec la représentation de visages alanguis. L’histoire de la malédiction repose sur les oscillations lentes et des poussées brusques, et les avatars du mal d’être ou du «spleen» témoignent des métamorphoses successives de la vie à grande vitesse.
La légende du poète au papillon noir qui se pose le jour de sa naissance sur son berceau allait naître et faire verser tant et tant de larmes sur les bancs d’école et dans les chaumières. Cette première image, elle est née de la rencontre d’une naissance particulière et des grandes paniques ancestrales : devant les périls, devant la mort. Ce dont il s’agit est dans un rapport tout à fait particulier avec l’affection humaine dans son ensemble. Et c’est vrai que la vie n’avait pas été tendre jusque-là avec le jeune créateur. Ayant perdu tout désir, tout repère, traînant son ombre et ses angoisses, tel le centaure chirou, il appellerait la mort de tous ses vœux.
Cette malédiction, Coriolan Ardouin l’éprouve bien davantage de tous ses nerfs éveillés. L’histoire d’un homme qui cherche les limites de la vie et de la mort. Les tortures de l’esprit et celles du monde ambiant se confondent, ne lui laissent aucun répit. L’autoflagellation semble alors le seul moyen de «sortir» d’une impasse où le poète enferme ses visions, d’où la réputation qui lui fut attachée. Mais cette autoflagellation, certes omniprésente, n’arrive pas à cacher l’attachement de Coriolan à ses rêves de rémission. «La signification d’une vie ne regarde pas seulement celui qui l’a vécue», note André Breton. Lisons, par exemple, La brise au tombeau d’Emma.
Y-a-t-il une vie après la mort ? L’acte d’écrire et l’essence de la littérature sont au cœur de chaque interrogation existentielle, de chaque sentiment universel ! Cette douleur, cette difficulté d’être domine une vie brève faite des plus lugubres introspections. D’un abord extrêmement déprimant (pour ne pas dire morbide), ce chantre de l’autodestruction est reconnu comme un des plus grands personnages haïtiens du «spleen» tropical, dont il reste le plus impitoyable des metteurs en scène. Ce n’est plus la vie qui est présente, c’est la mort. On le comprend très bien avec Coriolan, poète suicidaire, estropié en somme par sa naissance et son enfance. Une courte vie (23 ans) trop peu connue, que Pierre-Eugène de Lespinasse, Emile Marcelin, Emile Nau, Paul Verna permettent de découvrir à travers des hommages et des tentatives d’explication empreints d’une profonde sympathie, fêtant la rencontre du drame et de la prouesse incantatoire. Le bel hommage politique de de Lespinasse une fois lu, hommage qui restitue avec panache le parcours fracturé, evoûtant, mais on ne peut plus vrai, d’un jeune homme qui n’en finit pas de mourir, on ne peut retenir son souffle. Quant à Emile Marcelin et Paul Verna, ils mirent quelque ivresse dans le débat. Le texte d’Emile Nau se recommande par sa justesse finie, aussi complète qu’exempte d’aveuglement, et par une ferveur salutaire. On peut l'opposer et le comaprer à celui de Charles Alexandre Abellard qui ne verse pas pourtant dans l’hagiographie plate. Ces recensions ont fortement contribué à faire évoluer l’image de Coriolan en Haïti. L’œuvre entière exprime l’âpre détresse de l’être isolé et incompris, qui porte au paroxysme ses angoisses, ses conflits intérieurs. Une œuvre fantasque.
Avait-il un tempérament suicidaire ? Poète s’interrogeant sur l’être de l’ego, sur l’existence de l’impuissance prémonitoire agissante, sur cet effort par lequel «Il» suit une courbe chaotique,, il déploie une intuition neuve.
Question réchauffée, et tant pis, tant mieux si la légende continue. Les véritables ancêtres de Coriolan, la substance de son esprit et le sens de son destin, c’était cette race ébouriffante de sprinters de l’écriture, de minimalistes de la vie, d’anges du passage terrestre éclair. Il était leur descendant. Esprit fragile dans une époque tumultueuse, hanté par l’image de la mort, il forçait son destin par goût du mystère. Indésirable à lui-même et aux autres, banni de sa propre existence, il trafiquait avec ses peurs, ses manières d’être, sa vie : une inspiration singulière, une âme perdue, répétait sans cesse l’importance du malheur irréparable, de la sensation douloureuse et inguérissable, de la commotion mortelle. Le secret ? La vie, maintenue envers et contre tout mais, avec la présence obsédante de la mort, elle s’achève par un éclat créateur, lueur d’espérance dans ce cycle d’un pessimisme souverain. Car la mort n’est que le commencement et la fin. Parce qu’elle s'adresse à la mémoire des hommes, parce qu’elle requiert d’eux une réponse – fidélité ou indifférence, - l’épreuve salvatrice de la mort – ne peut se réduire à une génération, une étiquette ou une école littéraire. Coriolan a réussi donc à animer pendant des décennies un dialogue quasi unique avec les catégories effroyables de la fatalité, de la damnation, de la déveine.
Les personnages vulnérables sont les plus bouleversants. Ils sont psychologiquement et dramatiquement les plus passionnants à étudier. Coriolan puise sa puissance dans ces poèmes aux images éperdues qui chantent le désespoir, la défonce, l’angoisse, la fin. Bref des sujets tabous, hormis par l’establishment. Coriolan, dans sa fausse bravoure face au mal, n’a jamais su pourtant traiter qu’un seul thème, depuis ses premiers poèmes : l’impossible reconquête des paradis imaginaires, le drame des illusions et le miracle consolant des rêveries. La sensation de la peur, de l’angoisse est quelque chose de stupéfiant, de cruel, qui ravage et détruit le cœur, l’éloigne de toute tendresse et de tout sentiment positif. Jamais spleen indécrottable ne parle un langage si rugueux et si touchant.
L’éternel souffreteux, médaillon asexué, regard triste et inerte pour mères inconsolables, le malheureux, marqué par le destin, fait partie de ces sujets intemporels, et les poèmes, d’une pureté de source, écrits par Coriolan, illustrent à merveille la beauté tragique de ce thème, le spectacle de la mort toujours présente. Nombre de poèmes peuvent figurer parmi les plus belles anthologies. Comment vivre, en effet, quand on revient du néant ? Et comment écrire à partir de ce néant ? Très vite, Coriolan a trouvé ses mots. Il a connu l’agonie, l’inhumaine angoisse, la mort, et il se souvient à jamais de ces ombres grimaçantes. Il ne tente pas de prendre congé, pourtant, par l’écriture, de cette partie morte de lui-même. Mais avec lui, et au-dedans de lui, il se sait requis par un vertige. Une béance. Par une rhapsodie de cauchemars. Tout est sublimé et, en même temps, vrai, profond, comme l’âme nature – qu’on entend rarement évoquer dans aucune littérature avec cette force.
Commentaires
Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier à réagir.