Depuis quelques mois, trois des grandes congrégations de l’Église catholique établies en Haïti soulignent les 150 ans d’établissements scolaires qu’elles ont en fonctionnement dans le pays. Si les Frères de l’Instruction Chrétienne ne fête pas Saint-Louis de Gonzague ces derniers temps, ce week-end, pour reconstruire le Petit Séminaire Collège St-Martial, un bal a été organisé et une messe célébrée, et un documentaire, sur l’Institution Sainte-Rose de Lima, a été projeté. Les spiritains et les sœurs de St-Joseph de Cluny sont à l’honneur. Ces deux écoles de pensée ont fourni le pain de l’instruction et les préceptes de l’éducation à des générations d’Haïtiens. Elles ont mené le bon combat depuis que la signature, le 10 mai 1860, du Concordat, entre Haïti ( Fabre Nicolas Geffrard) et le Saint-Siège (pape Pie IX), a permis l’entrée en force des religieux catholiques dans l’instruction. 155 ans plus tard, quelle est la place des institutions catholiques dans le paysage de l’école haïtienne ? Si ces dernières années une université catholique, l’Université Notre-Dame, est venue coiffer l’édifice, le nombre des places et le pourcentage des élèves qui sont dans le giron des ouailles du Vatican n’ont fait que baisser depuis le tournant des années 80. La cause ? Les autres écoles chrétiennes, toutes confessions confondues, se sont multipliées, l’État s’est mis à construire à tour de bras des écoles, chaque professeur a ouvert son collège, la fréquentation des salles de classe a explosé. Dans le même temps, l’Église catholique est restée cantonnée dans ses périmètres anciens. Le nombre des religieux impliqués dans l’enseignement a dramatiquement chuté. Pourtant, ce n’est ni le secteur public, ni le secteur privé haïtien, ni les protestants qui ont pris le leadership dans le palmarès de ce que nous nommons « les bonnes écoles ». Ce sont les écoles dites étrangères qui ont cette place dans l’esprit des parents quand vient l’heure de rechercher l’adresse où inscrire leurs enfants. Longtemps l'école de l’élite économique, politique et de la classe moyenne, les établissements congréganistes ont perdu de leur attrait au profit des nouvelles écoles qui appliquent les programmes français ou américain. Introduites dans le décor pour accueillir au départ les enfants d’expatriés, puis les enfants nés à l’étranger et destinés dès leur plus jeune âge à poursuivre leurs études dans leur pays de naissance, ces institutions acceptent aujourd’hui tous ceux qui peuvent payer les mensualités astronomiques qu’elles réclament. Elles ratissent large et sont très courues. L’influence des bonnes sœurs et des chers frères se réduit comme une peau de chagrin, pendant que la qualité de l’éducation dispensée par les écoles étrangères, les écoles publiques et privées n’est nullement garantie. Pour les « écoles internationales », ni les parents, ni l’Etat ne contrôlent ce qui se passe derrière les portes closes de ces enclaves. Que vont gagner Haïti et la société haïtienne dans le rapetissement annoncé des écoles congréganistes et dans ce glissement qui transforme son élite de têtes remplies par les prêtres à têtes laissées souvent vides par les laïcs ou les écoles borlette de tout poil ? Si la tendance se maintient, dans dix, vingt ans ou même avant, le prochain président d’Haïti ne saura rien de ce pays. C’est déjà le cas de son élite qui y vit comme dans une colonie d’exploitation.