Pierre-Raymond Dumas
Deux ouvrages sur l’inoubliable auteur de l’Atlas critique d’Haïti (1982) et le très enthousiaste rédacteur de «La chance qui passe» (1990) : il y a un avant-Anglade (Science et politique en Haïti, sous la direction du professeur Hérold Toussaint, Impirmerie Média-Texte, 2015) et un après-Anglade (Je ne vais rien te cacher, Edition Mémoire d’encrier ; Verly Dabel, 2015). Avec la vertu des bien-portants, Verly Dabel, Hérold Toussaint et compagnie signent, sans le savoir ( ?), un bail avec la nostalgie, l’admiration, le regret, la manipulation. Preuve que le professeur Georges Anglade n’était peut-être pas si mauvais en politique. Le recul historique incite à plus de rigueur. Les politiques, les politiciens l’ont condamné pour avoir concouru à l’émergence du petit prêtre de l’église Saint-Jean-Bosco et du mouvement Lavalas, les intellectuels – des amis et adulateurs – se réfèrent aujourd’hui encore à lui qui parlait comme il écrivait : au cordeau.
Un air guindé, une voix convaincante, tantôt ample, tantôt serpentine, un regard qui n’en finit pas d’augmenter la liste de ses interlocuteurs et des gestes d’athlète doué pour les discussions à bâtons rompus. Quel beau parleur ! Un véritable régal que seul un puits de savoirs peut susciter !!!
Plus que jamais, dans «Science et politique. Le projet de Georges Anglade», l’intention est didactique. Allons donc, monsieur Anglade – alias Georges l’idéologue de Lavalas ! Nous n’en croyons pas un mot (Après plus de deux décennies on a tout avalé, vomi, compris). Qu’est-ce que la rhétorique pour qui avait comme lui la capacité d’«habiller d’arc-en-ciel» un mouvement populaire mobilisateur au point de réussir à s’imprégner de son enthousiasme «révolutionnaire» et de ses «vertes» espérances ?
En relisant « La chance qui passe» - objet d’étude du professeur Hérold Toussaint et de ses cinq étudiants (Jackson Germain, Glorieuse Stéphanie Nelson, Hercule Pierre, Géraldine Pintro, Martine Stavius) -, je n’ai ressenti à aucun moment le terrible verdict du temps qui passe. Tout est encore d’actualité. Chez le flamboyant Anglade, jusque-là franc-tireur perpétuellement non-aligné qu’il était, l’abondance voulue du vocabulaire traduit l’urgence et l’infini d’un affleurement de revendications que diminuerait un tracé trop net des propositions de renouveau. Conçu, voulu, écrit en un laps de temps, avec l’aval du directoire de campagne avant les élections plébiscitaires du 16 décembre 1990, canular politico-médiatique mémorable, le manifeste-programme du 15 novembre 1990 était tout sauf banal, même s’il n’a jamais été apprécié à sa juste valeur par les principaux chefs du mouvement pro-Aristide.
On dirait qu’il mettait de la volupté à se glisser dans la peau du candidat (hyper-populaire) à la présidence du FNCD (coiffé par Évans Paul, alias K-Plim, et le Dr Turneb Delpé, entre autres) et de ses proches (Paul Déjean, père Antoine Adrien, Chavannes Jean-Baptiste, René Préval, Bob Manuel, Gérard Pierre-Charles, Jean Dominique, Fanfan Verella, père William Smart, Dr Maryse Lévêque, les frères Izméry, Marie-Laurence Jocelyn Lassèque, Leslie Voltaire, Jean-Claude Bajeux, Marjorie Michel, Patrick Élie, Évans Lescouflair, Smart Michel, Claude Jean-François, Gérard Jean-Juste, Serge Calvin, etc.) ; à rendre «scientifiques», et donc compréhensibles, acceptables, crédibles, leur momentum, leur discours, leur «aventure», leur chance. Sauveur providentiel, Jean-Bertrand Aristide, aux yeux du scientifique Anglade ? Réponse de Gérard Pierre-Charles : «Jean-Bertrand Aristide n’est pas un leader choisi par lui-même. Il a émergé au fur et à mesure de son action pastorale et sociale». Pourtant, ce géographe émérite, qui avait le don de se faire autant d’amis que d’ennemis – des ennemis le plus souvent déterminés et puissants - s’appliquait à écrire «La chance qui passe» (suivi de «La chance à prendre») sur un chantier de désillusions et de violences inouies, de mensonges nauséabonds et de bêtises. Brecht avait mis dans la bouche de son Galilée cette injonction : «Malheureux le pays qui a besoin de héros.» Méditons.
C’est pourquoi, malgré ses multiples talents, c’est avant tout le politique, l’idéologue qui marquera ici les esprits. D’une publication à l’autre, ne risque-t-on pas de passer de la raison à la passion, de l’analyse d’un texte à l’exaltation d’un personnage ? À comparer les pages du travail de l’équipe dirigée par Hérold Toussaint avec les «reportages» post-2010 de Verly Dabel, nous voyons tout de suite ce qui les différencie. Et Verly Dabel à la sensibilité exacerbée ne sauvera la vie de prsonne ni arrivera à occulter la responsabilité de qui que ce soit – encore plus de Georges Anglade – mais enrobe notre quotidien d’une morbidité crasseuse : des refrains déjà entendus au passé comme au futur. Jamais Verly Dabel n’est quelconque, même pour les riens, comme, par exemple, témoigner d’une indignation glacée, d’un ton très emphatique pour l’après-12 janvier 2010 à la manière de l’Haitiano-Québecois Anglade – ça ne manque jamais d’outrance ni de chair. Anglade sous Martelly ?
Grinçant ? Perplexe, plutôt. Il y a dans «Je ne vais rien te cacher. Lettres à Georges Anglade» toute la douleur, mais aussi toute la ferveur de l’ami éploré. Je ne suis pas particulièrement sensible, c’est le moins que l’on puisse dire, à l’Evangile d’outre-tombe. Il y a, dans ce livre-hommage, dans cette présence-absence que seul le repos éternel peut justifier, une parole qui ne tient son autorité que de la mémoire, l’expression d’une fascination vraie, d’une profonde amitié intellectuelle, dont je ne vois, aujourd’hui, guère d’autre exemple en ce monde tèt kale finissant. Ce qui fait qu’en fin de compte, cette série de lettres nous donne de Georges Anglade, cet ancien ministre des Travaux publics de Titid (1995), une image on ne peut plus parfaite, faussée, idyllique. Mais l’écrivain de «La chance qui passe» était un propagandiste zélé, comme disait avec peine Emile Ollivier. Et le disciple, le survivant est resté fidèle à sa vocation de peintre d’atmosphères, plutôt que d’analyste et critique : l’une des «curiosités» - pour ne pas dire pathologique – de l’après-Anglade est la réduction chichiteuse de son écriture, les mots qu’il invente pour faire «lodyans», la syntaxe tape à-l’œil. C’est la version chic du populisme, ce misérabilisme affreux. Alors rectifions : oublions l’innocent qui jouait les demi-soldes, coupé des réalités politiques abominables subséquentes (coup d’État-embargo de 91 – 94, retour à l’ordre constitutionnel, élections de 2000, second exil d’Aristide en 2004, etc.).
Tête pensante et mécomprise, Georges Anglade n’a jamais été si présent. La prinicpale chose qui comptait vraiment pour lui, c’était écrire. Ecrire avec boulimie et passion. Avec les pensées que vous pouvez imaginer. S’il manifestait en permanence cet enthousiame contagieux, il gardait avec humour parfois sur le monde le regard désabusé propre aux situationnistes.
Commentaires
Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier à réagir.