Après 1804, les idées de la révolution haïtienne voyageaient à travers le monde sans l’aide de la technologie, parce qu’elles symbolisaient la lumière, la liberté, l’espoir et l’égalité des races humaines. Notre fierté flottait sous tous les cieux. “Jodi a, gade nou!”. Traitée de paria et placée sous protectorat de l’ONU depuis 2004, Haïti est aujourd’hui un État en complète faillite. La vérité, c’est que nous avons carrément échoué.
« Liberté, Égalité, Fraternité » ont perdu leur saveur. «L’Union fait la force » devient tout simplement une devise désuète. Nous sommes chiffonnés et humiliés même en République dominicaine où les Haïtiens ont été vendus comme des bêtes pour travailler sur les plantations. Quand on dit Haïti, on voit un pays subordonné, misérable, sous-développé et ruiné par la division, la corruption, l’égoïsme, la déficience administrative, l’exclusion sociale, et l’absence d’une vision de développement cohérente.
Après avoir acquis notre indépendance, le premier acte de la génération de 1804 consistait à assassiner le leader de la Révolution et beaucoup de ses compagnons. La jeune nation était alors administrée par des hommes dont les actes éteignaient la flamme de nos prouesses historiques et de nos aspirations. Le président Jean Pierre Boyer et ses acolytes ont accepté de payer à la France une indemnité de 90 millions de Or francs en reconnaissance de notre indépendance. Pour certains historiens, la chute d’Haïti a commencé à partir de cet accord sulfureux. Il a fallu à Haïti 122 années pour se libérer de cette dette. Tout compte fait, de 1804 à 1904, les démarches de nos leaders nous éloignaient de plus en plus du concept État-nation.
Au début du XXe siècle, une autre génération émergeait, mais la culture de la division et de la gabegie administrative avait perduré. Notre incapacité de nous comporter en de véritables adultes et de fonder un vrai État-nation engendrait l’invasion américaine sous l’égide de la doctrine de Monroe. Bien qu’Haïti a bénéficié d’un brin d’infrastructure et de modernisation de l’administration publique, le mauvais goût de cette occupation reste encore sur nos lèvres.
En tant que peuple, nous avons une mémoire courte, et nous souffrons d’une quelconque déficience qui canalise nos actions toujours vers les mêmes bévues. Le 27 juillet 1915, les marines débarquèrent en Haïti. Le 27 juillet 2015, cent ans après, les Casques bleus nous commandent. En 1915, les marines contrôlaient les finances publiques du pays. En 2015, les fonds alloués à l’organisation des élections sont administrés par le PNUD. Et la République dominicaine qui était, comme Haïti, occupée par les Américains au début du XXe siècle, expulse les Haïtiens de son territoire, incluant les Dominicains de souche haïtienne.
La génération de 1940 paraissait prometteuse, mais elle nous a légué une dictature monstrueuse qui n’a fait qu’institutionnaliser la pauvreté et renforcer la division en Haïti. Dans certains pays, la dictature laisse une empreinte positive dans les domaines de l’économie, des infrastructures, de l’éducation et de la santé. C’est le cas, par exemple, du Chili et de la République dominicaine. Au départ du dictateur Jean-Claude Duvalier en 1986, Haïti était en pleine dégradation dans tous les domaines avec une forte centralisation de tous les services publics importants et des systèmes politique et administratif à Port-au-Prince. Au cours du règne duvaliériste, les populations rurales étaient brutalement négligées, un grand nombre de bidonvilles bourgeonnaient, le dénudement des campagnes se multipliait, et le non-respect des droits civils et politiques était strictement renforcé.
Après 1986, une nouvelle équipe a pris les rêne du pays. On parlait de la deuxième révolution. La seule réalisation concrète de cette génération est la Constitution de 1987 qui constitue elle-même une source de discorde, car elle a introduit un système quasi parlementaire qui a rendu la gouvernance du pays difficile. Les présidents l’appliquent quand ils en profitent, et les parlementaires font d’elle un outil de déstabilisation. Où sont passés l’armée d’Haïti, le Conseil électoral permanent, la décentralisation, et d’autres prescrits constitutionnels? De 1986 à nos jours, Haïti a connu plusieurs interventions étrangères. Pourtant, elle est devenue plus dépendante des aides étrangères, et elle s’enfonce davantage dans l’incohérence.
La génération du début de XXIe siècle n’a rien fait d’impressionnant. Au contraire, elle nous a conduits droit vers l’occupation de l’Organisation des Nations unies. Ils sont encore là sur la scène politique, portant sur leur front l’image d’un peuple bafoué et dans leur cœur, les cris de milliers de déçus. Fini le temps du marronnage. C’est l’heure du mea culpa. Riches, pauvres, petits et grands, formons donc un front collectif pour relever le défi du sous-développement en vue de la construction d’un État fort.
Qui sauvera Haïti?
Qui viendra mettre fin aux meurtrissures que connaissent nos âmes orgueilleuses? Nous avons tout essayé à la présidence: cultivateurs, militaires, vaudouisants, intellectuels, docteur, juristes, prêtre et musicien ... Plus ça change, plus c’est la même chose. Chaque politicien veut un État de droit à son profit et au bénéfice de ses proches. Les élections sont un instrument de contrôle, d’humiliation et de division. Le pays, de jour en jour, s’engouffre dans le chaos.
Haïti a besoin d’une nouvelle génération de leaders honnêtes et soucieux pour la conduire vers le développement économique et la reconquête de notre liberté. Premièrement, nous devons nous appuyer sur nos ressources humaines, qu’elles soient à l’intérieur ou à l’extérieur du pays. Deuxièmement, les montagnes, le soleil, les plages, les rivières, les îles, les sites historiques et les campagnes représentent des sources de développement économique majeures. On attend impatiemment cette génération d’hommes créatifs et courageux qui viendront paver la voie vers une économie moderne et florissante, des institutions publiques intelligentes, efficaces et démocratiques et vers la construction d’un État moderne et responsable.
Commentaires
Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier à réagir.