Il fait un froid de canard. Washington a enfilé son manteau blanc et sur les plans d’eau, glacés, il ne manque que des patineurs. Le soleil qui brille dans un ciel sans nuages ne fondra pas la neige, assure Lionel Delatour à Terry Boucard, femme d’affaires, représentante de Boucard Pest Control, membre de la 38e délégation conduite à Washington, mi-février 2015. L’édition du jour du Washington Post sous les bras, Lionel Delatour, 64 ans, entame sa tournée. Sur sa liste, le State Departement, le FMI et quelques grosses firmes de think thank bipartisans, des organes influents dans les consultations et l’orientation de politiques publiques aux USA. Appelé par son prénom par des congressmen, des membres de leur staff ou par le numéro deux de Smithsonian, Lionel Delatour, en territoire connu, est un pont entre Port-au-Prince et Washington.
Et pour cause. Il connaît Washington comme le fond de sa poche. Gamin, il y a posé ses valises en 1966. C'est là, en pleine effervescence du mouvement pour les droits civiques des Afro-Américains, qu'il boucle ses études secondaires au Calvin Coolidge High School en 1969. A 17 ans, l’année d’avant, en 1968, il a vu, dans la capitale politique des Etats-Unis, des pâtés de maison s'embraser sous le regard passif de la garde nationale après l’assassinat du pasteur Martin Luther King Junior. Il se rappelle s'être frayé un passage dans des rues agitées grâce à une caméra photo qu'il avait oubliée de charger de pellicule. Qu'importe, ces clichés, gravés dans la tête de Lionel Delatour, sortent de la chambre noire de ses mémoires pour camper cette période-là.
En 1977, il décroche son baccalauréat de science à la prestigieuse université de Georgetown. Parce qu’il parlait plusieurs langues, le plus jeune fils des Delatour, approché par le doyen de sa fac, obtient un emploi qui allait tracer une partie de sa carrière professionnelle. Pendant cinq été consécutifs, employé par le Département d’Etat américain, il sert de guide et d’interprète dans un programme destiné aux étudiants africains en visite aux Etats-Unis. Sa connaissance des USA s’élargit et son carnet de contact s’épaissit. Il rencontre pendant cette période l’ambassadeur Andrew Young, le boxeur Muhamed Ali, le leader pour les droits civiques Jessy Jackson et d’autres personnalités américaines. En 1979, ce jeune Haïtien bien éduqué rejoint la mission diplomatique d’Haïti à Washington. Il y reste jusqu’en 1988, le temps de tisser de solides relations dans les plus hautes sphères de l’establishment politique. Sur une vieille photo, courtoisie de la Maison-Blanche, Lionel Delatour, Afro, pose en 1982 entre le président Ronald Reagan et son vice-président, Georges Bush, qui allait succéder à Reagan en battant le démocrate Michael Dukakis.
Quand il quitte la diplomatie en 1988, Lionel Delatour monte un peu plus au Nord, dans le Massachusetts. A Harvard University, Kennedy School of Government, il fait un master en administration publique. Un an après le coup d’Etat contre Jean-Bertrand Aristide, en 1992, il démarre sa carrière de consultant en politique et politiques publiques, d’analyste, de spécialiste des USA. Ce père de trois enfants, marié, devient un pont entre Port-au-Prince et Washington. En février 1993, il organise un premier voyage. Le second, composé d’une vingtaine d’hommes et de femmes d’affaires, allait composer le CLED. En plein embargo, les militaires ont mal vécu tout ça, confie Lionel Delatour, les yeux fermés, à l’ombre d’un grand arbre de Karibe. Il insiste pour rappeler que le CLED était pour le retour à l’ordre constitutionnel. Sur la formalisation du secteur informel, entre autres, Lionel Delatour et le CLED ont essayé d’aiguiller le débat avant de plonger dans une longue hibernation.
Ces jours-ci, Lionel Delatour, au terme de plusieurs mois de lobbying auprès de parlementaires américains tant démocrates que républicains pour le renouvellement de Hope/Help, ne cache pas sa satisfaction. Il explique aussi le sens de ce vote, le potentiel et les défis. Les Etats-Unis veulent, à travers ce vote, avoir un impact sur l’économie, la création d’emplois en Haïti. C’est, pour eux, un moyen efficace de réduire le nombre de candidats à l’immigration clandestine. Le potentiel est là. En 2005, le secteur textile avait généré 400 millions de dollars d’exportation et créé 12 000 emplois. En 2014, il a fait un bon : 850 millions de dollars d’importation, soit 90 % de l’exportation totale d’Haïti et 36 000 emplois. Pour 2015, la barre des 900 millions de dollars sera atteinte et le nombre d’emplois est appelé à augmenter, selon Lionel Delatour, qui salue les efforts de l’ADIH et le support apporté par Marie Carmelle Jean Marie, ex-ministre de l'Economie, et le président Michel Martelly. Pendant sa rencontre début 2014 avec le président Obama, le chef d’Etat haïtien avait fait du renouvellement de Hope/Help l’un des besoins prioritaires du pays vis-à-vis des USA.
Pour Lionel Delatour, les autres secteurs de l’économie doivent lui emboîter le pas, être proactifs. « Il est extrêmement important que le secteur de la construction se positionne, influence les décisions à Washington dans le cadre de l’octroi de contrats de la BID, de la Banque mondiale », conseille Lionel Delatour, favorable à ce que les firmes de construction haïtiennes obtiennent entre 15 et 20 % des contrats de travaux publics. Il faut discuter avec la BID sur les secteurs prioritaires de ces cinq prochaines années. Elle fournira des dons de l’ordre d'un milliard de dollars à Haïti pendant cette période, indique Lionel Delatour. Pour le secteur agricole, il manque des capitaines d’industries, déplore-t-il, croyant qu’il y a un potentiel très intéressant dans ce secteur. Le secteur de l’assainissement doit aussi surveiller les opportunités, conseille Lionel Delatour, qui croit important d’élever le niveau du débat public pour que les questions avec de vrais enjeux soient abordées. Le secteur privé, les différentes associations de la société civile, explique Lionel Delatour. Il faut faire des plaidoyers, du lobbying, insiste-t-il avant de partager sa foi dans le modèle d’organisation politique et administratif des Etats-Unis, « un partenaire important d’Haïti ». Avec plusieurs décennies d’expérience au compteur, Lionel Delatour, l’homme qui aide à faire voter des lois pour Haïti aux USA, affirme avoir une foi inébranlable dans un leadership éclairé afin d’influencer, d’orienter vers l’application de bonnes lois et de bonnes politiques publiques. Entre-temps, Lionel Delatour fait sa navette entre Port-au-Prince et Washington, animé par la volonté de rapprocher les deux capitales. Pour le meilleur…
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