Lundi 7 septembre 2015. Il est presque midi. A l’entrée de la « route de Batimat », presque à l’angle de la nationale # 1, quelques jeunes crachent leur colère à proximité d’un reste de barricade enflammée. « C’est la seule façon d’attirer l’attention des autorités », assume l’un d’eux en pointant du doigt ce qu’il qualifie « d’anormal ». A moins de 15 mètres, il y a trois cadavres en décomposition au bord de la route. L’un, les viscères à l’air, a été dévoré par des chiens, des cochons. Il est ligoté, les bras derrière le dos, comme les deux autres qui ne sont plus reconnaissables. Ce sont des crânes encore collés à des corps enflés. Deux d’entre eux ne portent pas de ceinturon. « Cela s’est passé vendredi soir, autour de onze heures. J’ai entendu un coup de feu. Puis un autre après quelques minutes. Puis un autre », raconte un résident de la zone qui ne se fait aucun doute : « C’est une exécution ». Lui et d’autres affirment qu’il y a d’autres morts. Dans une ravine parallèle, trois jeunes affirment avoir vu trois autres cadavres samedi. « Ils ne sont plus là. La pluie de dimanche soir les a emportés », affirme l’un d’eux. L’agent d’une entreprise dans le voisinage, du haut de son mirador, confirme qu’il y avait bien des cadavres dans cette ravine samedi. Plus haut, presque à la lisière de Simon où les chefs de gangs brûlent les cadavres de leurs victimes, personne n’ose s’aventurer. Contacté par le journal en fin d’après-midi, le juge de paix suppléant de Cité Soleil, Oreste Félix, confirme que ces hommes non identifiés ont été « exécutés » par des individus non identifiés. « C’est une exécution. Ces victimes ont été ligotées et on leur a tiré dans la tête », insiste le juge, qui souligne que cela évoque la sinistre réputation de ces lieux, et particulièrement un coin limitrophe au quartier Simon-Pelé. Les choses ont changé. Avant, même si les gens constataient la présence de deux ou trois cadavres, ils n’avisaient pas les autorités, selon le juge de paix, Oreste Félix. Le magistrat affiche sa déception. Il n’est pas normal que ces cadavres soient restés là pour être dévorés par des chiens après que « l’Etat a constaté leur décès ». Pour lui, une ambulance est un minimum. Le juge Oreste Félix confie avoir remis son procès-verbal avec la requête au responsable de l’HUEH pour que soient levés ces cadavres depuis samedi. La mairie de Cité Soleil a été sollicitée. Elle n’a rien pu faire. Pour le moment, on ne connaît pas le mobile de ces crimes. La morgue de l’HUEH ne reçoit plus les cas de mort violente. Elle est fermée sur ordre du MSPP en attendant la fin des travaux de reconstruction de l’hôpital. Cependant, le JILAP, par rapport aux informations collectées, a révélé en juillet dernier que pour le premier semestre de 2015, quelque 445 personnes ont été tuées par balle dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince. Ici où l’on ne pratique que trop rarement une autopsie, les probabilités que les trois cadavres de la « route de Batimat » se retrouvent sur la table d’un légiste sont faibles. La justice ne conserve pas les preuves que recèlent les cadavres. Quand un juge effectue un procès-verbal et envoie les cadavres à la morgue de l’HUEH, les cadavres finissent souvent en décomposition. Le cas le plus emblématique reste celui de Me Joceline Pierre, juge, ex-directrice de la PNH, assassinée chez elle, placée aux ordres de la justice dans un container non réfrigéré. Depuis, on n’a rien entendu de l’enquête.