Le récent communiqué publié par le Ministère haïtien de l'Economie et des Finances (MEF) interdisant l'entrée par voie terrestre de 23 produits dominicains sur le territoire haïtien, laissant ainsi aux commerçants le choix entre la voie maritime ou aérienne, provoque déjà pas mal de remous dans le milieu des affaires en République dominicaine. Sur le plan politique et diplomatique, le gouvernement dominicain a rappelé mercredi son ambassadeur accrédité à Port-au-Prince. En bon pompier, loin de verser de l’huile sur le feu, Lener Renaud, ministre haïtien des Affaires étrangères, a tenté de calmer le jeu en clamant haut et fort que les relations entre Haïti et la République dominicaine sont au mieux de leur forme. « Les relations entre Haïti et la République dominicaine, mis à part le problème migratoire qui est un irritant depuis quelques mois […], sont bonnes », a déclaré Lener Renaud, qui a banalisé la décision du gouvernement dominicain de rappeler son ambassadeur pour consultation. « On peut rappeler un ambassadeur pour plusieurs raisons, notamment pour consultation, cela ne signifie pas qu’il y a un problème », a reconnu le ministre, qui intervenait jeudi matin sur les ondes de Magik 9. « Je n’ai pas été touché du départ de l’ambassadeur Ruben Sillié », a-t-il admis avant de signaler que cette mesure du MEF participe de la stratégie du gouvernement pour qu’il ait un meilleur contrôle de ces produits et une meilleure lecture aussi sur comment il peut protéger, entre autres, les entrepreneurs haïtiens, explorer d’autres voies pour qu’il garantisse leurs commerces». L'Association des industries de la République dominicaine (AIRD), pour sa part, a averti que cette mesure d’interdiction non seulement affecte grandement l'industrie locale, mais aussi les transporteurs de fret, les commerçants, les distributeurs et la population haïtienne par la hausse des prix et les pénuries. « La mesure affecte non seulement l'industrie, les transporteurs et ceux qui gagnent leur vie des deux côtés de la frontière dans le commerce des biens et services qui seront désormais commercialisés et servis directement, sans intermédiaires entre la République dominicaine et Haïti », a déclaré le président de l'AIRD, Campos de Moya, à un quotidien de son pays. Ce dernier a ensuite souligné que les hausses de prix se produiraient en raison de l'augmentation des coûts de transport par mer ou par air. Selon le ministre dominicain du Commerce et de l'Industrie, José del Castillo Saviñón, qui participait mercredi à une émission télévisée dans son pays, les frais de transport terrestre sont de $ 27 US tandis que le coût du transport maritime est de $47 US. Pour sa part, la vice-présidente exécutive de l'AIRD, Circe Almánzar, convient que la situation est « très préoccupante » pour le secteur industriel, puisque la mesure présumée concerne surtout des produits industriels (notamment le ciment gris, l'eau, la peinture, détergent en poudre, le beurre de cuisson, le maïs moulu, les "snacks", des biscuits et des tuyaux en PVC). A Port-au-Prince, l’économiste Eddy Labossière fait une toute autre approche de la situation. « Pour moi, c’est une très bonne mesure », a martelé l’économiste, joint au téléphone par la rédaction. Eddy Labossière réclame du gouvernement des mesures d’accompagnement à cette décision, à savoir la mise en place d’un fonds d’investissement pour financer les petites et moyennes entreprises (PME). « Cette décision doit être prise dans le cadre d’une politique globale […] J’espère que le gouvernement sait ce qu’il fait sinon c’est le dernier consommateur qui va payer le prix fort », s’interroge, dubitatif, Eddy Labossière nous suggérant de demander au gouvernement si cette mesure est inscrite dans le cadre d’une politique globale. Joint au téléphone, le secrétaire d’Etat aux Finances, Ronald Décembre, a choisi de ne pas faire de déclarations, arguant qu’il doit se réunir d’abord avec le ministre de l’Economie et des Finances, Wilson Laleau. « Aucun Etat responsable ne prendrait une telle mesure sans l’inclure dans le cadre d’une politique macroéconomique globale », poursuit Eddy Labossière, préférant accorder le bénéfice du doute au gouvernement. Mais pour le ministre des Affaires étrangères, « la décision [du MEF] répond, entre autres, à la porosité de nos frontières où un déficit énorme est enregistré chaque année à cause de la contrebande. » « Tout comme nous avons reconnu le droit de la République dominicaine d’appliquer chez elle sa politique migratoire, nous avons, nous aussi le droit de protéger nos intérêts », a martelé Lener Renaud avant d’inviter les autorités dominicaines à la table des négociations. L’an dernier, les exportations dominicaines vers Haïti ont totalisé 1,4 milliard de dollars, a révélé le ministre du Commerce et de l'Industrie, José del Castillo Saviñón, avant de souligner ce qui, depuis des années, est un truisme: «Haïti est notre deuxième partenaire commercial ». En effet, 16,6% du total des exportations dominicaines sont dirigées en Haïti. Faisant référence à la décision du MEF, le fonctionnaire dominicain prévoit que les résultats seront préoccupants pour la balance des paiements de son pays. Par ailleurs, Eddy Labossière dénote que les 23 produits dominicains sont tous des produits de l’agro-industrie et de la petite industrie ayant des valeurs ajoutées importantes. « Ces produits, nous pouvons les importer ailleurs et créer une concurrence sur le marché local avec les produits dominicains », propose l’économiste haïtien. « Tout est stratégie », avance Lener Renaud, faisant référence à la décision du MEF sans toutefois préciser de quelle stratégie s’agit-il. « Du point de vue de bon voisinage, il n’y a aucun problème entre les deux nations. Je parle assez souvent avec Navarro [ministre dominicain des Affaires étrangères], avec Sillié [ambassadeur dominicain en Haïti]), rappelle-t-il, tel un leitmotiv. Concernant le dossier de succession de Daniel Supplice, dernier ambassadeur haïtien en République dominicaine, le ministre haïtien des Affaires étrangères est tranchant. « Il n’y a pas de vide au niveau de l’ambassade […] La ministre conseillère Magalie Jeanty Magloire remplace automatiquement Daniel Supplice à la tête de l’ambassade », affirme Lener Renaud, confiant que le président est en train de réfléchir en vue de nommer un nouvel ambassadeur à Santo Domingo. Pour le moment, l’heure n’est pas au rappel de la ministre conseillère Magalie Jeanty Magloire. « Toutefois, si la situation venait à évoluer, elle serait rappelée à Port-au-Prince pour recevoir de nouvelles instructions », a fait savoir le ministre Renaud, son supérieur hiérarchique.