« Rares sont les entreprises privées haïtiennes établies dotées d’une structure financière et d’une structure de gouvernance modernes et caractérisées par une gestion professionnelle, ce qui limite leur accès aux financements à long terme », constate ce nouveau rapport, présenté à la presse le mardi 22 septembre dernier. Pour la Banque mondiale, la structure du secteur privé laisse deviner un degré de concentration qui nuit à l’entrée de nouveaux acteurs et conduit à des prix élevés pour les consommateurs. Et, cette situation de monopole, dans la plupart des cas, la Banque mondiale l’assimile au fait que les dirigeants autocratiques d’Haïti, depuis le début du 20e siècle, accordent des avantages économiques aux membres de l’élite pour pouvoir compter en retour sur leur soutien politique. « Les informations disponibles, quoique limitées, sur les entreprises privées donnent à penser que les grandes familles qui dominaient l’économie haïtienne à l’époque de Duvalier, au cours des années 70 et 80, conservent toujours aujourd’hui la mainmise sur de vastes pans de l’économie nationale, ce qui conduit à une forte concentration de leur pouvoir dans un certain nombre d’industries clés, à une distorsion de la concurrence et au maintien, dans de nombreux cas, de pratiques non transparentes », explique l’institution issue des accords de Bretton Woods. Pour Raju Jan Singh, économiste en chef de la Banque mondiale pour Haïti, dans une longue interview accordée au journal quelques heures à peine après la présentation du rapport, il faut emmener plus de compétition au sein du secteur privé haïtien, il faut créer plus d’emplois. Car, selon lui, les entreprises privées ne représentent que 7 à 8% de la main-d’œuvre pour l’instant. « Le secteur privé en Haïti, ce n’est pas les quelques grandes entreprises du secteur formel […] La grande majorité des Haïtiens qui travaillent ne sont pas occupés dans le secteur privé formel. Ils sont dans l’agriculture, ils sont dans le secteur informel », a fait savoir Raju Jan Singh. « Même avec un taux de croissance exceptionnel, le secteur privé formel ne pourra jamais résorber tous ces gens qui sont actuellement actifs dans l’agriculture ou dans le secteur informel », poursuit-il, un brin pessimiste. Pour sa part, Mary Barton-Dock, la représentante de la Banque mondiale en Haïti, également présente à cette interview, croit que le secteur privé a un rôle essentiel à jouer dans le devenir du pays. « On doit attirer le secteur privé. C’est uniquement le secteur privé qui peut vraiment accélérer la croissance avec un très grand investissement parce que ce ne sont ni l’aide externe ni les recettes du gouvernement qui ne vont amener une croissance de 7% pour Haïti », a soutenu la fonctionnaire internationale qui prône un investissement privé « très fort. » Pour l’heure, 60% du crédit octroyé par le système financier haïtien va au commerce, ce qui favorise grandement l’importation tandis que l’agriculture, qui représente pourtant environ 25% du PIB, ne reçoit que 1% du crédit alloué. Pour Mary Barton-Dock, le message est clair : il faut former les gens qui font les évaluations d’investissement dans les banques commerciales. En entendant, le manque de crédit destiné à la production pénalise les éventuels agro-entrepreneurs et la concentration des marchés accélèrent le phénomène de l’inflation. « Plusieurs des principaux produits alimentaires dont dépendent les consommateurs haïtiens sont vendus dans des marchés concentrés et une analyse préliminaire donne à conclure que leurs prix sont en moyenne de 30 à 60% plus élevés environ que dans les autres pays de la région », révèle le rapport de 84 pages qui, selon les responsables de la Banque mondiale, sera approprié par les politiques haïtiens ainsi que l’ensemble de la société civile.