Entre les multiples appels téléphoniques, ses secrétaires qui lui annoncent l’arrivée d’invités de temps à autre ou qui tout simplement lui apportent des documents à signer, la ministre de la Culture est une femme prise du matin jusqu’à très tard le soir. Si elle néglige son sommeil, il y a quand même deux choses dont elle ne peut se passer : la danse et la nourriture. Pourtant il est difficile d’être plus svelte que Joan. 1,70 mètre pour 125 livres, celle qui détient les rennes du ministère de la Culture depuis janvier 2015 se considère comme hyperactive. Divorcée et sans enfant, elle vit seule et se consacre entièrement à son travail.
Le bureau de la ministre, entièrement décoré par Phelicia Dell, est à son image : coloré, excentrique, chaleureux. Entre deux rendez-vous, elle aménage quarante-cinq minutes pour nous parler, non sans interruption. Son regard perçant me frappe. J’ai l’impression qu’elle peut lire à travers moi. Sa peau lisse couleur café ne porte aucune ride. Ses dents blanches bien alignées (peut-être grâce à l’appareil qu’elle portait jusqu’à récemment) rehaussent son sourire éclatant. Du haut de ses 41 ans, madame Raton en fait une dizaine de moins. Veste rose fuchsia sur un chemisier à fleurs orange, roses et blanches et pantalon noir, certains trouveraient qu’elle en fait un peu trop. Mais ça lui va. « Je suis une femme simple mais tout aussi extravagante. Mes tenues, des fois, le confirment », lâche-t-elle dans un grand rire enfantin. Seulement, les photos ne rendent pas assez justice à la belle créole qu’est Joan.
L’entrevue débute comme une conversation amicale entre filles, sirotant leur thé à la mélisse et citronnelle un après-midi chaud dans un bureau où la climatisation est à fond. Même si passer le reste de la journée à papoter avec la ministre s’avérerait fantastique, on devait quand même aborder les sujets pour lesquels on était venu.
Le premier point est le mois du créole grandement supporté par le ministère de la Culture. « Le mois d’octobre est consacré Mois de la langue et de la culture créoles. Depuis le lancement au ministère de la Culture le 1er octobre, on a organisé pas mal d’événements culturels, que ce soit avec l’Académie créole ou le Bureau national d’Ethnologie, l’Enarts, la Bibliothèque nationale, etc. On a aussi profité pour honorer des personnalités qui ont mis en évidence la langue créole. Au niveau de l’Académie de créole, il y a des concours de texte, de roman et plein d’autres activités marquantes. Dans le même temps, au sein du mois créole, il y a la Journée du patrimoine et de l’audiovisuel célébrée le 27 octobre, et nous avons décoré Rassoul Labuchin, ancien maire de Port-au-Prince, très connu pour son film ‘’Anita’’ qui a marqué la population haïtienne », explique Dithny Joan.
La clôture du mois du créole a eu lieu le 28 octobre au kiosque Occide Jeanty lors d’une belle cérémonie, en présence de plusieurs personnalités importantes. L’Académie en a profité pour décorer ses gagnants. Malgré tout le tapage autour du mois du créole, cette langue n’est pas encore bien vue au sein de la société. Le fait déjà de lui accorder un mois prouve qu’il y a un problème ! Joan Dithny Raton parle quand même de progrès. « De nos jours, on apprend le créole à l’école ; je n’ai pas eu cette chance quand j’étudiais au Centre Alcibiade Pommayrac à Jacmel. J’ai dû prendre des cours pour me rattraper et apprendre à écrire le créole. Une fois, j’ai envoyé un mail à un responsable de la Minustah en français et il m’a répondu en créole. J’étais choquée et vexée. Je me suis promis que cela ne devait plus jamais arriver », raconte la jeune dame en jouant avec le collier or qui lui enserre le cou. « Étudier en France, bizarrement, m’a permis de découvrir tous les autres types de créole, continue-t-elle. C’est pourquoi j’ai toujours voulu organiser un forum autour du créole en Haïti... Cela ne s’est malheureusement pas fait. »
Sous le mandat de madame Raton au ministère de la Culture, on aura retenu plusieurs réalisations d'envergure. Le carnaval 2015, malgré son interruption, était bien parti, alors qu’elle venait d’arriver au poste. Mais la plus grande fierté de la titulaire du MC est d’avoir réussi à réconcilier les directions déconcentrées. « Il y avait beaucoup de mésententes, mais j’ai relevé ce grand défi et j’en suis très fière », dit-elle. On se souviendra aussi de Carifesta XII, le festival caribéen qu’a organisé Haïti. De nombreux doutes ont pesé sur la réussite d’un événement de cet acabit en Haïti, mais « les rapports des consultants de la Caricom sont positifs et parlent pour nous ». La responsable continue, toujours sur le ton de la conversation : « Notre diversité culturelle, l’appui de la population, du secteur privé, des directeurs généraux de tous les ministères et de la presse ont beaucoup aidé à la réussite de Carifesta XII. Oui, il y a eu des critiques ; il y aussi eu des failles, mais rien n’est jamais parfait. C’était une expérience très positive. Par rapport au budget aussi… Le plus petit budget dans les autres pays de la Caraïbe pour organiser Carifesta est de 11 millions de dollars. Et nous avons réussi avec beaucoup moins que ça ! »
Parler avec Joan est facile. Ses réponses fluides alimentent toutes seules l’entrevue et elle ne rechigne devant aucune question. À propos du ciné-théâtre Triomphe qui tarde à prendre son envol, la ministre promet que cela va changer. « Le Triomphe appartient à la Banque Centrale. On est en pourparlers avec une firme de gestion qui très bientôt va faire le nécessaire », informe-t-elle. Aussi, le ministère de la Culture s’apprête à célébrer les Gede, puis organisera une grande foire sur la place Pétion pour les enfants à l’occasion de la Noël. « Ce projet est mon dada », avoue-t-elle, les yeux brillants, excitée. « On voulait planifier la foire du 21 au 31 décembre, mais on a abandonné l'idée à cause de la conjoncture des élections, par précaution tout simplement. »
Née le 10 septembre 1974, cette Jacmélienne adore la musique et est folle amoureuse de la danse. « Je danse depuis toute petite. Je suis une danseuse professionnelle, mais mes parents ne voulaient pas que je fasse de cet art mon métier. Donc je suis partie faire des études en administration à Montpellier. Malgré cela, j’ai continué à pratiquer. La danse me permet de m’évader, de me ressourcer. Chaque matin je mets la musique à fond chez moi et je danse pendant au moins 15 minutes. À partir de là, ma journée peut commencer ! », conclut Joan dans un éclat de rire.
Commentaires
Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier à réagir.