Son air sévère est la première chose qui me frappe en arrivant ; la grande table en bois qui lui sert de bureau aussi, tant celle-ci est chargée de papiers mal rangés. « C’est un désordre organisé », me dit en souriant le poète, en réponse à mon regard étonné. « Je sais où se trouvent toutes mes affaires et personne n’a le droit de faire le ménage », ajoute-t-il.
Emmanuel Ménard est la preuve qu’il ne faut pas se fier aux apparences. Sous son regard scrutateur et ses sourcils froncés se cache un homme simple, amoureux de la vie, un positif, un bon viveur, des épithètes qu’on ne lui donnerait pas de prime abord. Sa voix aussi me surprend quand il ouvre la bouche pour la première fois. Grave, profonde, comme un animateur de radio. Ce qu’il a été bien entendu dans son plus jeune âge. Touche-à-tout, Ménard détient un imposant curriculum vitae et a toujours réussi dans ses entreprises. « Je n’ai jamais eu de rendez-vous avec l’échec. Quand je m’attèle à une tâche, j’ai le devoir de réussir. C’est une exigence que me je suis toujours faite et que je me ferai toujours », affirme-t-il d’un ton sûr.
Jacmel, la ville qui l’a vu naître, l’a peu à peu forgé à devenir cet homme de culture. « Je ne sais pas depuis quand j’aime tout ce qui à rapport à l’art mais je peux dire que cela me vient de Jacmel, cette ville si artistique. C’est inné, je pense », avoue l’homme, les coudes posés sur la table, les doigts joints et le regard lointain, comme pour se rappeler le début d’une relation amoureuse passionné.
Son enfance, il la passe enfermé dans la cour de chez lui ou dans sa chambre. Ses parents ne sont pas du genre à laisser flâner le petit coq. Enfant unique, il est gardé dans une tour et n’a que les livres comme compagnons. « On ne me laissait pas sortir et mes amis ne venaient pas chez moi. J’avais mon ballon de foot, mais je jouais seulement dans ma cour ; et puis j’avais mes livres... », raconte l’ancien directeur de la Radio-Télévision Nationale d’Haïti, qui est maintenant dans la presse haïtienne depuis trente ans. « Je crois avoir été la seule personne à diriger la TNH en trois fois. À la Radio Nationale d’Haïti, j’ai gravi tous les échelons. La communication et le journalisme, je les ai appris sur le tas, mais cela ne m’a certainement pas empêché de faire un bon travail », précise Ménard d'un air sérieux de professeur.
Il vit le jour un après-midi chaud du mois de juillet, le 28, cinquante et une années de cela. Ses études primaires, il les effectue à Jacmel, chez les frères de l’instruction chrétienne, à l'école Frère Clément. « J’ai continué mon secondaire au Centre Alcibiade Pommayrac, une très bonne école française qui venait d’ouvrir à cette époque. Je suis de la première promotion », relate le directeur. Très ancré dans la vie sociale et culturelle de Jacmel, il devient rapidement le secrétaire général de l’Alliance Française de la ville, malgré son jeune âge. Il crée aussi l’une des premières revues de Jacmel, "Accolade". Là-bas son nom est respecté. Très précis, aucun détail ne lui échappe ; sa mémoire ne le lâche pas une fois, même en fouillant dans son passé le plus lointain. Au début des années 80, il rentre à Port-au-Prince et y vit depuis lors.
Quand il s’exprime, Ménard articule avec soin (c’est un homme de théâtre). Il prend son temps sans être lassant. Son parcours est si intéressant que l’interlocuteur reste accroché à ses lèvres minces. Svelte et athlétique, chevelure poivre et sel, son costume terne est rehaussé par la chemise jaune pâle qu’il porte ce lundi matin. Son bureau est au dernier étage du bâtiment de l'ONA sis à la Rue Rigaud, à Pétion-ville. Sur son passage il n'hésite pas à saluer de la tête ses employés. Ces derniers ’aiment bien pour son accessibilité et le respectent. Ils admirent son travail et les efforts consentis pour redresser cette compagnie en qui on n’avait plus confiance. « Les chiffres parlent pour moi, heureusement. J’avais d’ailleurs publié dans Le Nouvelliste tous mes rapports. Je suis un homme droit, qui fait ce qu’il faut quand il le faut », se targue le DG.
Dans son adolescence, il fait partie de la ligue de football de sa ville natale. Son intérêt pour ce sport est tel qu’il est depuis plusieurs années le président du Racing Club d’Haïti. Heureux de ses accomplissements au sein de ce club, il parle avec fierté des nouvelles disciplines qu’il a lui même instaurées, comme le handball.
Emmanuel Ménard, Manno pour les intimes, mis à part sa licence en droit, détient un doctorat honorifique de l’université North American du Bénin. Il a aussi enseigné la littérature, l’expression corporelle, la diction ; il a été directeur général du Mupanah, de la Bibliothèque Nationale, du Conseil électoral provisoire (CEP), sans oublier les postes cités plus haut. Eternel serviteur de l’État, on pourrait aussi lui octroyer un doctorat en administration publique tant il a traîné sa barque un peu partout, toujours avec brio. Jamais un moment de répit dans la vie de ce père de famille ! Marié depuis vingt-cinq ans à la belle Louisiane Ménard, il est le père de deux jeunes filles, Viannye et Yenniva, âgées respectivement de 24 et de 20 ans. Viannye est d’ailleurs Miss Haiti International 2015 et vient de représenter le pays à Tokyo. Fier de ses filles, il parle d’elles avec cet orgueil paternel que l’on retrouve chez tous les papas gagas.
Ah ! Monsieur est aussi un Prince. Ne vous méprenez pas, Haïti n’est pas un royaume. Il n’est pas non plus un prince parce qu’il mange son déjeuner au lit entouré de ses chers livres, mais un vrai Prince intronisé au Bénin par son Altesse le roi Djigla sur les terres de Toussaint Louverture. « Je suis grand prince du royaume d’Allada. Désormais je fais partie de la cour royale. On m’appelle Son Altesse et mon nom change quand je vais là-bas. On me nomme Dapopéji... Cela veut dire "sur les traces de la panthère". Le roi Djigla sera mon invité à la fin de l’année. Il sera peut-être accompagné du prince Daeh, et nous allons voir si nous pouvons développer une coopération pour offrir des bourses à l’université North American du Bénin aux étudiants haïtiens. Déjà le roi m’a offert 30 bourses complètes et une semi-pension », confie Ménard sourire aux lèvres.
Ménard est plutôt whisky ou vodka. « Pas vraiment de rhum. » Il prend aussi du thé et du café. « J’aime bien les deux », dit-il. Son plat préféré est le petit-mil « ak on bon pwakongo sèch ak piskèt », confie-t-il en bon Jacmélien. Il adore aussi les fruits de mer et le riz blanc avec purée de pois. Fan du Racing, de la France, de la Juventud et du Real parfois, ce passionné de football ne rate pas souvent les matchs. Dès son réveil, vers 4-5 heures du matin, il ouvre la télé et la radio, en même temps. « Je dois toujours me tenir informé, c’est une déformation ! Je ne veux pas être le dernier à être au courant des choses », explique l'homme fort de l'ONA.
Son dernier recueil de poésies en date, "Verbe du Silence", paru aux éditions Cosmos, est un seul et long poème déclamé sur 109 pages. Son livre de chevet est la Bible et dans son temps libre, il prie, quand il ne griffonne pas sur des bouts de papier entre deux réunions ou en voiture. Actuellement il lit beaucoup du Frankétienne et milite encore pour que l’écrivain remporte le prix Nobel de littérature dans deux ou trois ans.
La dernière chose à savoir du directeur général de l’ONA en poste depuis l’année dernière, c’est qu’il est franc-maçon. Et pas n’importe lequel ! « Je suis actuellement le Grand Gardien de la loi et le Grand Orateur du Grand Orient national. Le Grand Orient, c’est l’instance suprême maçonnique qui gère toutes les loges de la République. Nous sommes aussi membres de la Grande Loge mondiale et également de la Confédération maçonnique interaméricaine », précise Ménard de sa voix grave et profonde. « Je suis finalement membre de la fraternité des Ogbonis de la Cour impériale mondiale. Ce sont des ordres mystiques dont le siège est au Bénin », continue-t-il.
Pour ses cinquante ans, l'ONA offre un nouveau service depuis juin 2015, « Crédit 50 », qui finance l'acquisition d'une voiture à 100 %. Ce service est bien sûr réservé aux assurés de l'ONA. En janvier, la compagnie offrira un service de SOL baptisé « Gabèl ONA ». Toutes ces innovations sont d'Emmanuel Ménard, parce qu’il croit en l’avenir, aux jeunes. « La devise de l’ONA est d'assurer les jeunes et de protéger les vieux. Nous nous devons de proposer des exemples aux jeunes, de les encadrer, de les aider à monter leurs entreprises, à être indépendants. C’est le cadeau que s’offre l'ONA pour ses cinquante ans », conclut le poète, le regard brillant de projets.
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