Le sac, c’est Haïti. Les crabes, c’est nous. Chacun d’entre nous. Les plus intelligents, les plus chanceux, les plus riches, les plus forts, les plus pauvres, les plus chefs, les plus faibles. Chaque Haïtien, quel qu’il soit, est un simple crabe qui se débat dans le sac national. Mercredi soir, nous étions nombreux à être logés à la même enseigne. Ceux qui sont restés en éveil à cause de la rumeur, ceux qui ont été réveillés par les premiers appels téléphoniques, ceux qui ont sursauté au bruit des déflagrations de munitions de tout calibre, ceux qui ont entendu le chant lugubre des bandes de manifestants, ceux qui ont entendu cogner à leur barrière, ceux qui ont vu la danse des machettes dans la nuit, le cliquetis des lames, l’éclat du fer luisant et le mat des kokomakak. Tous les crabes étaient en éveil mercredi soir. Les crabes sortis de leur trou comme ceux terrés au fond de leur lit. Et ces coups de fil qui revenaient sans cesse, même dans les quartiers où on ne savait rien de ce qui se passait à Pétion-Ville, à Frères ou à Delmas, ces coups de fil reçus même dans les villes de province comme à l’étranger. Partout, là où il y avait un crabe qui avait un crabe à mettre en garde ou de qui il voulait prendre de ses nouvelles, un crabe n’a pas dormi, mercredi soir. Nous avons passé une nuit de crabe. Immobilisé par la peur ou mobilisé par la bêtise. Certains ont rêvé les yeux ouverts de sortir du sac, un jour, le plus vite possible. Beaucoup ont compris, un peu ce que doivent vivre les habitants de la plaine du Cul-de-Sac ou d’ailleurs, ceux qui s’inquiètent depuis deux mois ou depuis toujours d’être les victimes de ces assaillants dont la persistante rumeur dénonce les affreux forfaits. Au petit matin, les yeux rouges ou sortis de leurs orbites, tous les crabes du pays ont dû écouter en boucle les nouvelles pour s’informer ou se rassurer. Les plus malchanceux sont même tombés sur ce cadavre mutilé et carbonisé qui gisait sur l’une des principales artères reliant la pimpante Pétion-Ville à la cité écrasée qu'est Port-au-Prince. Quel choc de voir en face ce summum de la barbarie ! Quand la Police nationale a commencé à expliquer, à rassurer, à augmenter, tout le monde s’est dit pourquoi, pendant si longtemps, ils étaient restés bouche bée, entortillés comme des crabes. Dans cette affaire comme dans d’autres, que la manipulation rejoigne la vérité ou que le mensonge recouvre tout de ses filets, il y a un déficit d’intelligence et d’anticipation. Il y a, comme dans tout ce que nous les crabes haïtiens faisons, du laisser-aller, de la désinvolture et un parfum de « cela ne fait rien si je ne suis pas moi-même la victime.» L’insécurité rampante, la psychose insidieuse ont attiré l’attention des plus hautes autorités parce qu’enfin, eux aussi, ont eu peur, ont entendu l’apocalypse à leur fenêtre dans la nuit de mercredi. Qui n’a pas reçu sur WhatsApp une vidéo ou vu une photo des événements ? Même les crabes qui n’ont rien su du tout et ont tout appris après coup paraissaient concernés ce jeudi par cette affaire. Nous nous sommes réveillés en crabes unis. Unis dans le même sac. Comme nous le sommes toujours, même quand chacun a l’illusion qu’il est au haut du panier, à deux millimètres de sortir du sac national. Notre sac de crabes.