«Justice ! Oui, nous autres chrétiens attendons que justice soit faite sur terre», a balancé dans un mélange de colère et de douleur le pasteur Herold Gilet, pendant les funérailles de Lencie S. Mirville, lundi 14 décembre 2015. L’interpellation rageuse de l’homme d’Eglise, débout, face au cercueil blanc de l’étudiante de 23 ans, kidnappée, torturée et assassinée, est celle de toute une société ayant perdu la foi dans l’appareil répressif de l’État. La police et la justice sont sur le banc des accusés dans cet incontournable inventaire des manquements, des combines et les velléités pour que perdure un système pourri basé sur l’impunité et l’immonde inclinaison à vendre la justice aux puissants, au plus offrant. Les éléments sont à charge dans le dossier d’accusation. Le pouvoir politique, sous Martelly, en prend pour son grade. Sous Michel Martelly, avec Godson Orélus à la direction générale de la PNH, en dépit des renseignements sur l’imminence de l’évasion de Clifford Brandt, kidnappeur présumé, celui-ci s’est évadé le 10 août 2014 de la prison civile flambant neuve de Croix-des-Bouquets avec plus de trois cents détenus, dont beaucoup de criminels dangereux. Le ministre de la Justice d’alors, Me Jean Renel Sanon, a parlé de « mutinerie ». Puis, par rapport aux progrès de l’enquête, la police a concédé que ce sont des geôliers, de mèche avec Clifford Brandt, qui ont ouvert les portes de la prison. Il y a eu des mesures conservatoires et des annonces de poursuites judiciaires contre les fautifs. N’empêche que la prison, l’un des maillons les plus importants de la chaîne pénale, avait été ouverte. Clifford Brandt a été capturé par la suite ainsi qu’une centaine d’évadés. Le mal était déjà fait. Brandt au trou, d’autres libres comme le vent… L’homme d’affaires déchu, issu de l’une des plus riches familles d’Haïti, est l’un des rares inculpés de séquestration contre rançon, d’association de malfaiteurs, entre autres charges, à rester en prison. Quelques mois avant sa courte cavale, le 2 août 2013, la cour d’appel avait ordonné la libération de 3 policiers en fonction et un ex-policier écroué dans cette affaire. L’inspecteur Edner Comé, chez qui un arsenal a été découvert, a un temps été recherché avant que la police ne passe à autre chose. Sur ce dossier, la Cour de cassation a cassé l’ordonnance de la cour d’appel composé de Gabriel R. Castor, Yvickel D. Dabrézil et Patrique Métellus, a révélé Pierre Espérance du RNDDH. « La Cour de cassation, dans une ordonnance qui n’a pas fait l’objet de publicité, a ordonné que ces inculpés soient remis en prison », a-t-il indiqué ce lundi au journal. Sur le pourvoi en cassation exercé contre la libération le 17 avril 2015 par le juge Lamarre Bélizaire de Woodly Ethéart, alias Sonson Lafamilia, et Renel Nelfort, dit Renel Lerecif, la décision n’est pas encore connue. Le dossier a été renvoyé au parquet pour un supplément d’information, a expliqué Pierre Ésperance, estimant que la libération des « membres du gang de Brandt et Sonson Lafamilia et Renel Nelfort » démotive les policiers et encourage les bandits dans leurs actions. Le gouvernement, entre-temps, n’a pas cru bon de mettre ce dossier en tête de ses priorités. Sonson Lafamilia, l’action feu de paille du gouvernement KP Le gouvernement représente la société et on estime qu’il est nécessaire de faire ce pourvoi parce que cette libération a provoqué un scandale, avait pourtant indiqué le Premier ministre Évans Paul, mardi, en fin de soirée, à un moment où les réactions fusent suite à la décision du juge Lamarre Bélizaire de libérer Woodly Ethéart, alias Sonson Lafamilia et Renel Nelfort sur lesquels pesaient de lourdes charges, dont enlèvement contre rançon, assassinat, trafic illicite de stupéfiants, blanchiment d’argent et association de malfaiteurs. Le ministre de la Justice, Pierre-Richard Casimir, « n’a pas agi seul. Il a agi avec l’adhésion du Premier ministre en particulier », avait souligné Évans Paul, ajoutant « qu’il est fondamental pour le gouvernement de garantir la moralité de la société ». « Nous aimerions arriver à un système de justice suffisamment crédible pour que ses décisions ne soient pas mises en question par l’opinion publique », avait expliqué Évans Paul après avoir indiqué « n’avoir pas le droit d’opiner sur une décision de justice ». Cependant, interrogé sur l’étiquette de « juge du pouvoir Tèt Kale » accolé à Lamarre Bélizaire, Évans Paul a répondu que « chacun doit faire son travail en fonction de ses prérogatives, dans le respect scrupuleux de la loi » avant d’ajouter : « Le juge a pris une décision. Je pense qu’il l'a bien prise en fonction des considérations légales. Maintenant, s’il y a des doutes, la loi permet de faire appel. Et c’est en ce sens que le gouvernement a choisi de faire appel et la procédure suit son cours. » Des avocats et le Core Group avaient dénoncé… Et après Les avocats de Port-au-Prince avaient dénoncé une « négation du droit ». Dans un communiqué daté du 20 avril, l’ordre avait exprimé « son étonnement du non-respect des règles fondamentales de procédure pénale par certains magistrats de la République ». Pour les avocats de la capitale, « l’audience criminelle sans assistance de jury du vendredi 17 avril 2015, sous la présidence du juge Lamarre Bélizaire au palais de justice de Port-au-Prince, est révélatrice du mépris caractérisé des effets suspensif et dévolutif de l’appel pénal ; de l’obligation de mettre en accusation tout inculpé renvoyé devant le tribunal criminel ; de la règle de compétence du tribunal criminel et du principe du contradictoire ». « En effet, avait poursuivi le communiqué, malgré l’appel de l’ordonnance de renvoi interjeté par trois inculpés; l’absence d’actes d’accusation et translatif pour quatre personnes et la demande de renvoi de l’affaire pour irrégularités de procédure, le tribunal a quand même tenu audience en faveur de deux accusés tout en faisant retourner les autres inculpés en prison. En agissant ainsi, le président du tribunal criminel a distingué deux des personnes enveloppées des mêmes inculpations, renvoyées devant le tribunal criminel par la même ordonnance et ayant renoncé à leur droit au double degré de juridiction. L’indépendance juridictionnelle dont jouit le juge ne le dispense pas de ses devoirs envers la justice et de son respect des lois de la République ». Par cette prise de position publique, « le barreau de Port-au-Prince, a-t-on souligné, entend par ce communiqué faire savoir aux étudiants, élèves-avocats, stagiaires et au public en général que l’activité de ce 17 avril 2015, la dernière en date de toute une série, est donc la négation du droit ». Les hommes de la basoche, dans la foulée, ont invité « les membres du Conseil supérieur du pouvoir judiciaire et le ministre de la Justice et de la Sécurité publique » à « redoubler de vigilance en ce qui concerne la discipline des magistrats assis et debout ». Ces entités, selon le barreau de Port-au-Prince, « ont la responsabilité de sortir la justice de la flétrissure dans laquelle elle se trouve immergée ». L'ONU et le «Core Group», inquiets de l'affaire, avait évoqué « une erreur grave » et une violation de procédure qui sème le doute. « La représentante spéciale du secrétaire général des Nations unies et d’autres membres de la communauté internationale en Haïti représentés dans le "Core Group" (les ambassadeurs du Brésil, du Canada, de France, d'Espagne, des États-Unis d'Amérique, de l'Union européenne et le représentant spécial de l'Organisation des États américains) notent, avec une profonde inquiétude, la procédure judiciaire qui a abouti à l’acquittement et à la mise en liberté, le 17 avril 2015, des accusés Woodly Éthéart et Renel Nelfort, objet de lourdes charges, y inclus enlèvement contre rançon, assassinat, trafic illicite de stupéfiants, blanchiment d'argent et crime organisé », avait indiqué un communiqué. « Se fondant sur un avis juridique haïtien éclairé, le "Core Group" comprend que cette affaire, incriminant plusieurs personnes accusées de graves et infâmes charges, était en appel et n’aurait dû faire l’objet d’un procès qu'après décision en appel. C’est une erreur grave et une violation de la procédure en vigueur qui sème le doute quant à l’impartialité de ce processus », avait-t-il souligné. « Le "Core Group" prend note des promptes actions du ministre de la Justice et de la Sécurité publique tenant les procureurs pour responsables et faisant un recours juridique devant la Cour de cassation afin d’annuler la décision du tribunal de première instance de se saisir du dossier », selon le communiqué. « En vue de rétablir la confiance du public dans le système judiciaire, le "Core Group" exhorte le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire à exercer les pouvoirs qui lui sont conférés par la Constitution et rapidement enquêter sur le rôle joué par les juges du tribunal de première instance dans cette affaire et prendre les mesures appropriées, si nécessaire », avait appelé ce regroupement. «Nous sommes préoccupés par la décision, y compris la vitesse avec laquelle elle a été prise», avait déclaré la veille un porte-parole du Département d'État américain. Woodly Ethéart et Renel Nelfort avaient été inculpés en compagnie de 11 autres personnes dans un document d'inculpation de 30 pages déposé par le juge d'instruction Sonel Jean-François. Selon les autorités policières et judiciaires, ces hommes étaient le cerveau du gang Galil, responsable de l’enlèvement de 17 personnes en six ans et qui a recueilli 1,5 million de dollars de rançon. De l’eau a coulé sous les ponts et on est passé à autre chose. Comme d’habitude. Grâce sans miséricorde pour le peuple et les policiers En décembre 2014, le président Michel Joseph Martelly avait gracié 340 prisonniers. Le RNDDH avait relevé des «irrégularités graves» dans la libération de ces prisonniers. « Dans cette liste, il y a des évadés de prison de Croix-des-Bouquets le 10 août 2014. Il y a également des condamnés à perpétuité pour des cas de kidnapping, de vol à main armée, de séquestration et d’association de malfaiteurs », avait dénoncé Marie Yolène Gilles. Elle avait cité à titre d’exemple le cas de Jerry Bien-Aimé, « un condamné à perpétuité et évadé de prison ». Selon elle, le président Martelly avait également gracié des prisonniers qui n’ont pas été encore condamnés, tels « Belony Lubin et Bladimir Colas, emprisonnés pour association de malfaiteurs et de tentative d’assassinat sur un policier ». En outre, madame Gilles avait mentionné la présence de Wilfort Ferdinand, alias Tiwil, parmi les graciés du chef de l’État pour la fin de l’année. Selon le RNDDH, cet individu a tué Fransceca Gabriel, s'est évadé puis a été capturé à nouveau par la police. Marie Yolène Gilles a souligné la présence des prisonniers libérés par Michel Martelly qui ont encore leur dossier au cabinet d’instruction et d’autres condamnés à perpétuité qui n’ont même pas encore commencé à purger leur peine. Les policiers et les geôliers sont les principales cibles. Johny Louis, un des 21 détenus libérés à Hinche par la grâce présidentielle le 31 décembre 2014, avait attaqué début janvier 2015 un agent pénitentiaire dans l’enceinte de l’église baptiste Maranatha de Hinche en plein culte. Outre l’agent pénitentiaire Entyme Exavier, le diacre de l’église, Antoinius Cadet, en est sorti blessé au cours de l’attaque. L’agent pénitentiaire a reçu deux projectiles à la jambe droite tandis que le diacre en a reçu un au niveau de sa poitrine. Johny Louis, l’auteur de l’attaque, avait reçu plusieurs balles au cours d'un échange de tirs avec les agents de la PNH qui ont eu le temps d’arriver sur les lieux. Condamné à trois ans de prison pour plusieurs chefs d’accusation, dont attaque à main armée, Johny Louis devait achever de purger sa peine en juillet 2015. Pendant cette année, plus d’une vingtaine de policiers ont été assassinés par balle. Certains, en plein jour et en uniforme, par des bandits. Le chef de la police avait crevé l’abcès et dénoncé la libération par certains juges de bandits qui s’en prennent par la suite aux policiers qui peinent à garantir la sécurité en Haïti où plus de 200 000 armes de poing seraient en circulation. L’approvisionnement en munition se fait grâce à la contrebande. Si la criminalité est imputable à plusieurs facteurs, dont l’extrême précarité socioéconomique, il est entendu, au regard de ce petit inventaire, que les chefs ne font pas assez pour protéger la société du petit comme du grand banditisme dont les agents n'en sont pas loin quand il s’agit de déstabiliser le pays. Les États faillis constituent en général des paradis pour tous les types de trafic. De drogue en particulier à un moment où il est évident qu’Haïti est une plaque tournante dans le transit de la cocaïne en provenance de la Colombie, du Venezuela à destination des États-Unis d’Amérique.