Vue du ciel, la zone métropolitaine de Port-au-Prince ressemble presque à un fer à cheval. Au milieu, il y a la plaine du Cul-de-Sac, bornée au sud par morne L’Hôpital et au nord par des montagnes raccordées à la chaîne des Matheux. Le littoral, à l’est, est habité par une légion de pauvres, trop occupés à trouver de quoi nourrir leurs progénitures pour s’émerveiller face à la beauté des couchers de soleil. Sur ces terres, meurtris par le séisme du 12 janvier 2010, la vie de plus de 3 millions d’habitants a repris son cours en attendant le prochain tremblement de terre majeur et fort probablement son Himalaya de cadavres. Construire sa maison susceptible de devenir sa tombe, sourire aux lèvres, est presque un pied de nez à la faucheuse qui guette. On s'en balance que les bâtisses ayant résisté il y a six ans ratent l’épreuve de nouvelles ondes telluriques. Pour enfoncer encore plus le clou de l’insouciance, la machine à reconstruire des bâtiments précaires avec des matériaux non certifiés carbure à plein régime. Les autorités publiques sont aux abonnés absents et les plans d’aménagement du territoire effectués par des cabinets publics bourrés de techniciens chevronnés et idéalistes restent dans les tiroirs. Ici, conception, planification urbaine, "pilplan" riment avec contraception. L’État est une tête sans corps, sans relais, sans autorités de proximité sensibilisées, techniquement outillées. Sans pouvoir réel de coercition. Dans beaucoup de cas, le seul et unique contact avec la municipalité s’opère au moment de « couler une dalle ». La présence du préposé de la mairie vise à soutirer de l’argent qui n’entre pas toujours dans les caisses de la municipalité. Au diable la conformité aux « normes » de construction! L’État, sous Martelly, a fait des choix, pris des décisions à courte vue. Pour donner à la machine de la propagande de quoi se mettre sous les dents, des cités de tentes ont été démontées. Leurs occupants, bénéficiaires de petites subventions publiques (dons de pays amis), sont abandonnés dans la nature. Ils construisent des taudis dans le lit de ravines, sur des pentes raides du morne L’Hôpital. Quelques-uns rêvent arc-en-ciel, jalousent Jalousie. Cette agglomération au pied des villas luxueux où les fils et filles de domestiques des riches d’ici ont remplacé au fil du temps les deux-pièces de maman la bonne par une « maison en dalle béton ». Ces dernières années, à coup de millions, l’État, sans tenir compte d’une carte de microzonage sismique plaçant Jalousie comme zone rouge, à encourager la fixation des habitants qui ont eu accès à certains instruments publics pour améliorer leur quotidien. Avec ou sans ces incitatifs, la marche de l’urbanisation sauvage de morne L’Hôpital ne s’est pas arrêtée. Des gens du versant sud, sud-est, jusqu’à Léogâne, vivent leur vie, le dos tourné à Port-au-Prince. En face, Canaan n’est pas en reste. Entre l’arrêté de mars 2010 du président René Préval déclarant d’utilité publique des terres à l’entrée nord de Port-au-Prince (zone Source puante) et les premières implantations de sinistrés du camp Pétion Golf Club en juillet 2010 à Corail Cessless, il y a eu un boom démographique. C’est l’État qui a donné le coup d’envoi à ce mouvement de population. Ceux qui ont été laissés en rase campagne, accrochés à leur droit au logement, se sont démerdés pour construire leur logis, en dehors de tout schéma directeur. Encore une fois, la population a devancé l’État. Dans ces collines hostiles presque désertes, la population, sans l’aide d’ONG, de l’Etat, a déboursé plusieurs dizaines de millions de dollars américains pour construire, avait estimé, il y a deux ans, un responsable de l’UCLBP. La densité de la population au kilomètre carré à Canaan n’est pas connue. Comme pour les autres bidonvilles hideux, les habitants mèneront un combat pour obtenir des services publics. Pour boucler la boucle, les constructions précaires s’étirent, longent la route nationale 1 un jusqu’aux portes de Cabaret. Au bord de la route, il y a la prison pour femmes, financée par les Etats-Unis. Autant qu’il était urgent d’avoir une prison pour les femmes, le site choisi, l’environnement souligne l’absence de planification préalable sérieuse. L’entrée nord, outre cette prison, devra composer dans un avenir pas lointain avec un trafic important de containers à cause du port de Lafiteau. Là n’est pas le seul problème. La quantité de logements précaires est appelée à augmenter. Les mouvements de population s’effectuent essentiellement pour des raisons économiques. Pour chaque employé, il y aura des dépendants et des biens et services à fournir. Petit à petit, parce que la bravoure de l’ignorance prend le dessus, il est bon d’oublier que la terre tremble. Comme ça, on pourra continuer à construire des tombes, sourire aux lèvres, avec la foi en Dieu, le bon protecteur… N'est-ce pas?