Exiguë, l’aire d’attente de la salle d’orientation de l’HUEH est bondée de patients. Allongé sur une civière, un prisonnier à moitié nu respire difficilement. Il est enchaîné à des chaises occupées par des patients dont l’un vient tout juste de casser sa pipe. C’est un homme dans la quarantaine, miné par la maladie. Les yeux mi-clos, le macchabée, enfoncé dans sa chaise, attend la tournée du fossoyeur. Sur des visages déconfits, fatigués par la maladie, il n’y a aucun effroi. Entre ces murs vert défraîchi qui racontent la précarité des gens et des soins, la mort, chez elle, passe, repasse, dans une certaine indifférence. Peu avant deux heures, mercredi 24 février, alors que le fossoyeur pousse son chariot macabre, s’élèvent des commentaires sur ce clairin qui tue à Port-au-Prince. Les cas sont reçus depuis dimanche. Les patients sont venus presque morts, confie une jeune résidente dévouée, pleine d’empathie. Ils sont environ dix, confie-t-elle avec prudence. Le MSPP est entrain d’investiguer mais les symptômes permettent d’affiner le diagnostic. Ils arrivent en état d’ivresse, expérimentent des douleurs abdominales, des céphalées. Dans de rares cas, la cécité est un état associé chez ces patients, explique cette résidente qui concède le dénuement du service des urgences de l’HUEH dans la prise en charge de ces cas. On leur donne du dextrose et du B complexe pour les réhydrater. Quand la consommation est récente, il y a lavage abdominal, raconte-t-elle avant d’égréner les manques. On devrait leur donner de l’éthanol, un « substrat compétitif » visant à prendre la place du méthanol dans l’organisme du patient. Il faut aussi du pyramisol, une molécule qui n’est pas disponible en Haïti, poursuit-elle, à quelques pas d’un patient, un « miraculé », Vester Hérold, 29 ans, un artisan opérant à la rue des Miracles. C’est là, ce matin, qu’il dit avoir bu le clairin. « Ce matin, j’avais seulement 50 gourdes. J’ai bu du clairin avec. Si j’avais plus d’argent, j’aurais consommé plus », confie-t-il, acheminé à l’hôpital par une ambulance. « J’ai des douleurs au ventre », explique-t-il, haleine éthylique. Ici, en dépit des empoisonnements répétés, on minimise le risque, le fait que la mort peut être au fond d’un verre, d’un cup, d’un coup de clairin pris par des « tafiateurs », par une frange de plus en plus importante de la population en proie au chômage, à la précarité socioéconomique. Boire pour le plaisir, boire pour ne pas regarder la vie avec la tête claire est un mode de vie adopté par des hommes, des femmes et beaucoup de jeunes. A la rue Carbone, à deux minutes en voiture de l’hôpital général, on compte les morts depuis dimanche. Entre la rue de l’Enterrement, la rue Carbone et fort Ste-Claire, il y a eu beaucoup de morts, des gens qui ont consommé ce clairin frelaté. « Cette base de kk clairin est pratiquement décimée », explique un résident du quartier. Pour lui, il y a eu presque une vingtaine de morts. A côté d’une entreprise funéraire, la porte du débiteur de clairin vante les mélanges : Asosi, Zodevan. Il y a des tranpe au clairin bons pour tout. Pour une fièvre, des problèmes d’érection dans ce pays où prédomine la dure loi du phallus. Avec une forte dose de sarcasme, on évoque ces sujets à la rue Carbone. Soudain, un homme crie qu’une femme, Liliane, a perdu la vue après avoir bu du clairin frelaté. « On a appelé 116 pour avoir une ambulance », lance, affolée, une proche de la victime. « C’est lundi qu’elle a bu le clairin », dit le mari de Liliane, préoccupé. Dans cette rue limitrophe à la grand-rue où les prostituées ont leurs couchettes, il y a, malgré le drame, occasion de rire. Donné pour mort, un alcoolique dénommé « Ti zong lèd » enfonce le clou de la dérision, de l’effronterie. Il sort son « ti boutèy plat » et prend un coup de clairin, comme s’il voulait défier la mort. Des morts, provoqués par la consommation d’alcool frelaté, ne date pas d’aujourd'hui. A Fond-Baptiste, Thomassin, Meyotte, des gens humbles ayant survécu sont devenus aveugles. Pas de poursuites pour établir les responsabilités. Pas de sanctions non plus pour ceux qui vendent du poison en guise de clairin, la boisson des humbles. A Port-au-Prince, certains, dépités, propos corrosif, observent que l’alerte n’a pas été lancée dès les premiers cas constatés. « Oh…pardon, ils se battent pour le pouvoir », balance l’employé d’une entreprise de la rue du Centre. Roberson Alphonse