Il y a quelques années, un diplomate français en poste en Haïti avait rappelé qu'il faut arrêter de creuser si l'on veut sortir du trou. Tout le monde avait compris mais personne n'a suivi cette exhortation simple, claire, d'un bon sens élémentaire. Rien n'avait échappé à ce Christian Conan qui, en fin de mission ici, s'était inspiré de Samuel Beckett, «En attendant Godot», pour raconter ce sursaut jamais venu pour changer cet ordre de l'absurde dans lequel le pays se complaît. Il ne savait peut-être pas que notre obsession du trou, mise en chanson par l'illustre Rodrigue Milien, nous a fait rire de nous. Sans plus. Avec sarcasme, «Tout se fait dans un trou» passe en revue les trous de plaisir, d'ennui, de besoin jusqu'à celui dans lequel est déposé nos dépouilles mortelles. Nous vivons à la conquête du trou. Sacré Rodrigue !!! D'un trou à l'autre, il y a les multiples trous creusés dans la porte de la démocratie, de la bonne gouvernance. Nos chefs, curieusement aveugles, prisonniers des barreaux humains de leurs clans, de leurs intérêts de chapelle, oublient cette implacable vérité, illustrée en gras par notre histoire récente. Il faut chercher et obtenir l'accord du plus petit des acteurs pour qu'il enfonce sa clé dans le trou et tourne les languettes en même temps pour ouvrir la porte des responsabilités à assumer envers le peuple, dans le respect des prérogatives constitutionnelles de chacun. Le gros clé de l'impétueux Michel Martelly n'a pas pu ouvrir toutes les portes. Il est sorti en douceur, mais par la petite porte, sans remettre l'écharpe à un président élu. La clé du madré Jocelerme Privert est dans la serrure depuis au moins 10 jours. Seule, elle voit le temps passer, s'épuiser les 120 jours d'un mandat dont la réussite, dans les temps, devient une gageure. Il n'y a toujours pas de CEP, pas de ratification du Premier ministre nommé, Fritz Jean, pas de gouvernement dans ce pays qui, sous les yeux des chefs, s'enfonce un peu plus dans le trou boueux, nauséabond, indigne de la misère, de la pauvreté. Comme d'habitude, chaque camp rejette le blâme sur l'autre. Les ex-membres du groupe des 6, d'irascibles opposants à Michel Martelly, passent dans le camp des supporteurs de l'éxécutif Privert. Les sénateurs, ex-alliés de Martelly, se retrouvent dans l'opposition, accompagnés des petits nouveaux, dont certains, en mode survie avec l'épée de Damoclès de l'expulsion par une commission de vérification sur la tête, prennent vite les plis des irréductibles. Quoi de plus normal si opposition dans ce pays ne rimait pas avec obstruction. Le temps passe, le remake pourri joué par le Parlement irrite. Certains le voient emporté un matin par les vagues d'une populace exacerbée, fatiguée de crever en silence alors que des élus entretenus aux frais de la République font tout, sauf le travail pour lequel ils sont payés, celui d’aider à sortir cette République des ornières du sous-développement. Quelques-uns, sans inhibition, mais une colère au fond de la gorge, rappellent qu’on n’aurait jamais dû accepter de donner l'onction à ces parlementaires issus des élections du 9 août et du 25 octobre. Il y a, dans la validation des pouvoirs d'élus sur lesquels pèsent de sérieux doutes, l'acceptation que Michel Martelly, avec PHTK et alliés au Parlement, laisse un cigare allumé dans les deux bouts pour Privert. Pour les cinq prochaines années, par rapport à la configuration actuelle, l'ingouvernabilité du pays semble bien plausible. Est-ce que le pays peut payer ce prix, subir le diktat des « criseurs » alors que la situation socio-économique se détériore rapidement? Jusqu'au bout de l'absurde, la galère d'Haïti vogue. Le régime politique ne permet pas au président de dissoudre le Parlement. Le chef de l’État est mis dans un corset. Le régime politique n'accepte pas le référendum pour consulter la population sur des sujets vitaux. Il n'y a pas de moyens pour les citoyens de révoquer les mandats d'élus indélicats, prêts à tout pour que l'audit reste dans le virtuel, dans le Larousse. Les vrais et utiles amendements de la Constitution ne sont pas dans le débat. Ni même celui de l’authenticité de cette Constitution-là dont la version créole est dans les limbes. Sur le régime politique, ses verrous, ses tares, ses anachronismes, il y a peu de chance que le pays se penche. Il ne croit même pas utile un pacte sur la démocratie, la stabilité et le progrès. Il est dans son trou...