C’est un Jacky Lumarque affable, disposé et disponible qui me reçoit à son bureau aux locaux de l’Université Quisqueya. Il est plus de 7 h du soir. Mais le recteur, aussi alerte qu’il a dû l’être au tout début de la journée, me propose rapidement de faire un tour de la propriété. Il veut surtout me montrer certains espaces déterminants dans la vie de l’Université, comme le mausolée rendant hommage aux victimes du tremblement de terre et les nouveaux bureaux de la Direction des affaires étudiantes (DAE) et les derniers aménagements apportés à l’édifice toujours en chantier au gré des ambitions de ce centre d’enseignement. Pendant les deux heures qui suivent le recteur me parle de son parcours et de l’université, ses accomplissements et ses projets.
Le recteur, qui a fêté son anniversaire le dimanche 27 mars, reçoit plus d’une centaine de mails par jour, des messages auxquels il lui faut réagir et qui sont fort souvent accompagnés de notes, d’articles et autres documents qu’il lui faut lire. Il arrive généralement au local de l’université à 11 h du matin et y reste jusqu’à 8 h du soir. Par le passé, il jouait aux échecs, mais son emploi du temps ne le lui permet plus. En revanche, il pratique le karaté. Il est d’ailleurs ceinture noire, deuxième dan. « Si on me laissait le temps de me consacrer à mes affaires, je serais philosophe et mathématicien », lâche-t-il avec un sourire franc.
Mais pour l’heure, il a bien d’autres préoccupations, avec son engagement dans le monde de l’éducation et ses ambitions politiques. L’homme souhaite justement faire à l’échelle nationale ce qu’il fait aujourd’hui au sein d’une seule institution. Les défis dérisoires du quotidien prendraient selon lui une dimension nationale dont il n’a pas peur. « Il n’y aurait pas de rupture, juste un changement d’échelle. Un même niveau d’engagement, avec simplement quelques heures de sommeil en moins ! »
Seul membre de sa famille à être resté en Haïti, Jacky Lumarque nourrit mille et un projets pour l’Université Quisqueya qu’il dirige depuis neuf ans. L’ancien prétendant à la magistrature suprême, qui a à son actif de nombreux accomplissements dans le domaine de l’enseignement, compte rester sur place pour servir son pays tant dans l’éducation que dans la gouvernance politique.
Par ailleurs, le professeur me fait rapidement comprendre qu’il ne sera pas le centre de ce débat. « Je préfère que l’on parle de ce que j’ai fait, plutôt que d’avoir à dire moi-même qui je suis », précise-t-il. Toutefois, au fil de la conversation, j’en apprends bien plus que je ne l’avais espéré sur le personnage.
Quand je laisse l’Université Quisqueya après avoir interviewé Jacky Lumarque, j’ai un peu l’impression de sortir d’un cours au contenu très dense. Avec les différents documents que le recteur m’a soumis, les divers articles que je dois consulter et les deux heures d’enregistrement qu’il me faut décrypter, il était évident que j’allais avoir du pain sur la planche. Mais, il n’y a pas de doute possible, ce fut une rencontre des plus enrichissantes.
Jacky Lumarque est mathématicien de formation. Il enseigne pendant dix-neuf ans à l’Université d’État d’Haïti avant de prendre les rênes de l’Université Quisqueya en 2007. L’université répartie dans plusieurs bâtiments dans différentes parties de la capitale est en dans une situation difficile. Le campus principal, situé à la rue Chareron, fait face à trois bidonvilles. L’insécurité et l’insalubrité découragent parents, étudiants et professeurs. La première préoccupation du nouveau recteur sera donc de reloger l’Université. Il trouve un local puis les financements nécessaires. Le 20 décembre 2009, le nouveau campus est inauguré à Turgeau.
Puis survint le tremblement de terre du 12 janvier 2010. Du bâtiment inauguré moins d’un mois plus tôt, il ne reste quasiment rien. « Tout le monde pensait qu’il en était fini de Quisqueya, sauf moi ! », dit le recteur. Après avoir hébergé entre autres un centre de soins et de stabilisation pour les victimes du séisme, l’université rouvre ses portes en septembre 2010, avec les moyens du bord. Les finissants sont d’abord reçus sous les arbres, sous des tentes, avant que l’établissement ne reprenne son rythme et ne cesse de s’élargir. Parmi les derniers ajouts, on retrouve une bibliothèque hybride alliant le numérique au support papier, lancée en grande partie grâce à un don de trois fonds de bibliothèque privée ; un centre de conservation de biens culturels, avec l’aide de The Stiller Foundation, la fondation de l’acteur Ben Stiller, pour la restauration et la conservation du patrimoine ; et un institut de formation continue pour le personnel d’éducation, en vue d’apporter une contribution à la résolution d’un problème capital et permettre à l’UniQ d’être un facteur de développement durable pour Haïti.
« La résurgence de l’Université Quisqueya n’est pas un miracle. On a investi plusieurs millions de dollars et nous avons des dettes importantes », explique Jacky Lumarque. Les avancées de l’UniQ sont aussi un résultat des longues heures de travail du recteur. « Je n’enseigne plus. Je me consacre entièrement à la gouvernance de l’université. Je n’ai pas de temps libre. Je lis beaucoup et j’écris également des articles scientifiques et j’ai plusieurs projets d’ouvrages », explique l’homme qui est aussi président de la Conférence régionale des Recteurs, Présidents et Directeurs d’Institutions dans la Caraïbe (CORPUCA), Vice-président de l’Agence universitaire de la francophonie et membres d’autres conseils à l’échelle internationale. Ces activités réclament une disponibilité importante, mais contribuent aussi au rayonnement du centre d’enseignement et constituent une priorité pour le recteur qui souhaite investir dans une éducation de qualité en Haïti.
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