Depuis six semaines, les médecins résidents des hôpitaux publics universitaires sont en grève. Les internes en médecine ne travaillent pas non plus. Les médecins de service de ces hôpitaux aussi sont en arrêt de travail. Depuis six semaines. Quand on sait ce que représentent dans le dispositif sanitaire national les hôpitaux universitaires, on devrait craindre le pire. Pourtant, si tout va mal, cela va encore. Les autorités ne sont pas inquiètes outre mesure de la situation et les médecins, pour reprendre leur stéthoscope, continuent de réclamer une amélioration notable de leurs conditions de travail et de leurs rémunérations. La rémunération est le mot clé de la grève. Les frais et les salaires ne sont pas satisfaisants dans le secteur médical public. Toutes les catégories de personnel de santé sont solidaires de la grève et attendent des retombées de l’action des résidents. Il en a toujours été ainsi. Ce n’est que de grève en grève que les salaires grandissent en Haïti, dans la santé publique tout particulièrement. Il faut dire qu’un médecin spécialisé, ayant charge de formation de résident et qui pratique dans le plus grand centre de santé de la République touche trois fois moins qu’un simple médecin spécialiste fraîchement embauché dans une bonne ONG. Alors on comprend que l’Association médicale haïtienne soit solidaire de la grève. Que tout médecin comprenne les enjeux de cette action coup de poing et que toute personne sensée soit sensible aux revendications des résidents, eux qui portent une lourde charge de travail avec peu de moyens et un dérisoire intéressement de 7630 gourdes par mois. La grève dure depuis six semaines parce que de plus en plus de malades vont dans les centres de santé tenus par les ONG. Parce que tous les décideurs savent qu’il est impossible de multiplier les salaires et les frais par cinq ou dix comme le réclament les grévistes pour résoudre le problème, d’autant qu’il est plus facile de remplir le tonneau des Danaïdes que de doter les hôpitaux publics de matériels suffisants. La grève dure parce que depuis plus de trente ans, il n’existe pas d’association des résidents qui cherche à résoudre concrètement les multiples petits, grands et graves problèmes qui accablent cette catégorie de professionnels en cycle long de formation spécialisée. Parce que le ministère de la Santé publique comme l’Association médicale haïtienne ne mettent pas en perspective l’évolution d’un secteur qui connaît de grandes mutations depuis trente ans. La grève dure surtout parce que la santé, comme toute autre problématique en Haïti, est sur pilotage automatique. Cette grève ne sera pas la dernière des résidents et, comme la première, elle sera résolue quand la montagne accouchera d’une souris en attendant la prochaine crise. Entre-temps, les ONG s’octroieront une plus grande part du marché de la santé publique, la valeur des médecins formés en Haïti se déconsidérera et la précarité se renforcera. Le système de santé publique n’est sorti renforcé d’aucune grève depuis 1986 que nous nous essayons à appliquer ce moyen de pression contre de vrais problèmes. Après six semaines de grève, doit-on encourager les résidents à scier la vieille branche pourrie sur laquelle ils sont assis ? Doit-on s’attendre à ce que les médecins trouvent tout seuls des remèdes à leurs maladies ? Peut-on espérer que le secteur de la santé publique ait un meilleur budget et soit d’une plus grande efficience que les autres secteurs de l’Etat ? Après six semaines de grève, faut-il espérer un monde merveilleux ou se mettre réalistement à chercher des solutions ? Messieurs et Dames les médecins-résidents, vous êtes nos héros chaque fois que vous faites des miracles avec vos connaissances en dépit du dénuement généralisé dans lequel vous évoluez, mais quand vous ne portez plus assistance aux personnes en danger, vous ressemblez tellement à vos aînés grévistes que vous donnez à craindre que le pire est à venir.