Il pleut sur Port-au-Prince ces derniers jours. Si certains s’en réjouissent parce que cela diminue la chaleur, remplit les réservoirs, fait revivre les plantes, d’autres dorment, la peur au ventre, en raison de leur vulnérabilité. Pensons aux sinistrés du séisme qui vivent encore dans des camps insalubres, ceux qui habitent à proximité des ravins non curés ou encore dans des quartiers inondables. Certains endroits de Cité Soleil figurent sans conteste sur la liste de ces zones où la saison pluvieuse n’est pas la bienvenue.
Cette semaine, la Minustah vient au secours de la population de Cité Soleil, connue pour ses violences endémiques. Avec des dizaines d’engins lourds, un bataillon de la force onusienne assainit les canaux obstrués par des tonnes d’immondices. En fonction de sa position géographique, le vaste bidonville reçoit une bonne partie des immondices jetées un peu partout à Delmas ou à Pétion-Ville. Cela augmente la vulnérabilité de la commune en saison pluvieuse. On ne peut qu’applaudir à la décision de la Minustah de curer lesdits canaux.
Pendant que les engins lourds des soldats étrangers font le va-et-vient à Cité Soleil, ceux de l’Etat haïtien (le CNE) sont utilisés pour obstruer la route de Delmas 33, provoquant des embouteillages monstres dans la zone et ses environs. La revendication de ces employés de l’Etat qui réclament plusieurs mois d'arriérés de salaire ou des contractuels qui réclament leurs lettres de nomination est légitime. Choisir de bloquer une route très fréquentée, un jour de classe, avec des équipements qui devraient être au service de la population n’est pas raisonnable, pour ne pas dire plus.
Chaque jour, les groupes de la société utilisent de nouvelles stratégies pour revendiquer leurs droits. Chaque groupe cherche à recourir à la stratégie la plus violente pour faire passer ses revendications au détriment de la collectivité. Quand l’Etat n’assume pas ses responsabilités envers un groupe déterminé, est-ce à la société d'en payer le prix ? Ceux qui ont choisi de bloquer la route de Delmas 33 ce mardi ont-ils pensé aux élèves qui revenaient de l’école ? Ont-ils pensé aux touristes, aux femmes enceintes, à tous ceux qui pouvaient avoir une urgence médicale ou au simple citoyen qui devait vaquer à ses occupations quotidiennes ?
La grève et les manifestations de rues sont garanties par la Constitution de 1987. C’est un acquis. Mais, n’y a-t-il pas des limites à tout ? Chacun n’a-t-il pas des droits et des devoirs ? N'est-ce pas la base de la vie en société?
Aujourd’hui, les frustrations par rapport au fonctionnement de l’Etat fusent de partout. Si l’Etat est une abstraction, ses représentants, ceux qui sont payés grassement pour le faire fonctionner, sont concrets. Les sociétés démocratiques se donnent les moyens pour sanctionner ces derniers quand l’Etat faillit à ses responsabilités. Parmi ces mécanismes, il y a les élections. On vote contre ceux qui n’ont pas fait le travail pour lequel ils sont payés. Dommage que chez nous la majorité des citoyens boudent les élections alors qu’ils attendent tout des élus.
Notre pays fait face à des défis énormes. Ce qui se passe dans les hôpitaux publics, la crise à l'Université d’Etat d’Haïti, le spectacle que nous offrons avec l’effondrement du pont de wout nèf, la crise électorale récurrente sont des symptômes d’une société en crise. La lutte pour construire un Etat responsable concerne toutes les couches de la société. C’est un combat qui concerne chaque citoyen. Comment porter chaque Haïtien à prendre conscience qu’il peut jouer un rôle dans le processus de construction d’un Etat moderne ? Comment concilier les intérêts individuels avec les intérêts collectifs ? Voilà des questions qui méritent des réponses dans le contexte actuel.
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