Samedi dernier, à Camp-Perrin, le Comité interministériel d’aménagement du territoire (CIAT) a procédé à une remise de certificats d’arpentage à des propriétaires de la zone. Cette initiative se situe dans le cadre d’un projet pilote pour établir un cadastre. Remettre des certificats d’arpentage a été le prétexte pour que ministre, directeurs généraux, ambassadeurs et experts se réunissent dans la petite ville bucolique de Camp-Perrin, une de ces zones exceptionnelles du pays où l’éducation est de qualité, la nature généreuse et les conflits terriens rares. Le projet, financé par la Banque interaméricaine de développement (BID), réunit l’expertise étrangère et des acteurs locaux. À terme, Haïti devrait acquérir le savoir-faire et connaître pour les 145 communes du pays les propriétés et leurs propriétaires. Savez-vous à quand remonte le dernier relevé cadastral général de notre pays ? Au XVIIIe siècle. Ceux qui avaient fait le déplacement jusqu’à l’annexe du CIAT de Camp-Perrin ont pu admirer la reproduction d’une gravure montrant : « Le plan de la plaine du fond de l’Isle à vache de l’Isle de Saint Domingue », partie du cadastre réalisé en 1784. Le plus récent cadastre de la partie ouest de l’Ile d’Haïti remonte à cette date et fut l’œuvre du géomètre français Phelipeau. Comment un pays a-t-il pu, pendant plus de deux siècles, se développer sans vraiment savoir quelle portion du territoire appartient à qui, particulièrement après les grands chambardements introduits par la déclaration d’Indépendance du 1er janvier 1804 et les distributions successives de terre ? La tenure de la terre, dans un pays qui a été pendant longtemps « essentiellement agricole », a toujours été un enjeu important et pourtant rien de rationnel ne régit la propriété sur des portions gigantesques du territoire. C’est la coutume et la mémoire, plus que les actes d’arpenteurs ou de notaires, qui cataloguent les biens. Le projet pilote de Camp-Perrin ouvre la porte pour que le pays sorte de l’à-peu-près pour entrer dans la modernité. C’est un projet de longue haleine. Samedi, pendant la présentation des parcelles, la secrétaire exécutive du CIAT, Michèle Oriol, a posé la question de savoir à qui appartiennent les sentiers, ces chemins tracés depuis des temps immémoriaux, qui permettent de rejoindre les propriétés là où la grande route ne passe pas. Personne n’a su répondre. Ou du moins, chacun avait sa réponse. En Haïti, comme les propriétés, les chemins ne sont pas répertoriés. Sur ces passages que la convenance ou l’usage imposent, on ne sait pas si on est sur une voie publique ou une portion privée d’un terrain. Comme pour les propriétés, il faut qu’un jour l’État se décide à légiférer sur les sentiers, car de nos jours ce ne sont plus seulement les hommes, les bêtes et les marchandises qui les empruntent, mais aussi les motocyclettes avec tout ce que cela implique d’accidents et de réclamations. Au premier tiers du XXIe siècle, Haïti n’a pas encore répertorié la majorité de ses propriétés ni de ses voies de circulation, si on se rappelle que le linéaire des chemins et sentiers est plus important que le nombre de kilomètres de route de notre petit réseau routier national. À Camp-Perrin, en écoutant les experts parler d’absence de cadastre et du flou sur le statut légal des sentiers, il a été aisé de mesurer tout le chemin qui nous reste à parcourir comme nation dans notre recherche du développement. Cadastre et chemins sont des critères comme beaucoup d’autres qui édifient sur nos retards accumulés.