Le taux d’insécurité est stationnaire, nous dit en quelque sorte le Premier ministre Énex Jean-Charles, président du Conseil supérieur de la Police nationale (CSPN). Les actes de violences spectaculaires disent le contraire. Veut-on communiquer ou protéger véritablement les citoyens et renforcer la paix publique ? Cependant, sous le mandat de Michel Joseph Martelly, le pays avait atteint un niveau «acceptable» en matière de sécurité, notamment en ce qui a trait aux kidnappings. Jamais la police nationale, dont le directeur général Michel-Ange Gédéon nommé par arrêté présidentiel le 8 avril n’a toujours pas encore été ratifié par le Sénat, n’avait recensé, comme ces derniers mois, autant d’assassinats et de violences contre les personnes. Jamais l’on n’avait vu derrière tant d’actes abominables l’ombre d’une conspiration d’inspiration antiélectorale, selon certains défenseurs du pouvoir provisoire. Dans le même temps, il est vrai que certains délits ne sont pas en fait à la baisse, comme les vols d’automobile, les attaques à main armée, les violences contre les personnes, les braquages et les viols dans les quartiers démunis, etc.
À se demander comment une montée si fulgurante de l’insécurité et, conséquemment, de la panique collective peut être présentée comme une question de statistiques. Veut-on se laisser guider par les faits ou par les surenchères ? Les éloges funéraires les plus pathétiques utilisés actuellement ont été déjà employés. Et les colères les plus tonitruantes laissent l’impression d’une litanie connue et habituelle.
Devant ces faits affolants, il est normal de se pencher, dans le cadre d’un gouvernement de transition et d’exception, sur la doctrine de la police en cette période électorale si fragile, si tendue. Cela marque d’abord la peur, pire, la panique qui saisit nos compatriotes. Avons-nous vraiment pris les dispositions nécessaires pour épargner au pays et au peuple haïtien le cauchemar de cette insécurité pullulante ? Bien sûr, les débats sur la meilleure façon de rétablir l’ordre public, la cohésion sociale et l’environnement propice à la tenue des élections sont légitimes et utiles, nous devons les mener en toute indépendance, sans trompe-l'œil, par-delà les conjonctures de crise politique. On sait toutes les explications contextuelles.
Par grand vent et dans la tempête, il faut une boussole qui ne défaille point. Huis clos condensant la sécurité de toute une nation, le CSPN est cette boussole. Haïti est engourdie sur le plan sécuritaire comme un boa qui a avalé un mouton. Une explication incontournable à ce tableau atterrant : le CSPN, stratégiste calamiteux est incapable, depuis toujours, de concevoir une politique globale de sécurité publique et de lutte contre le banditisme en tous genres, faute d’un «coaching» politique performant. Face à ce constat, il n’est que deux solutions : la formalisation du CSPN ou sa refondation à travers une technostructure permanente coiffée et guidée par un leadership responsable, laborieux, efficient. Quatre problèmes majeurs se présentent cependant, qui mettraient en échec cette réforme, s’ils ne sont pas maîtrisés: les renseignements et contre-renseignements, la justice, la professionnalisation de la police et la stabilité politique. Autant de problèmes qui nécessitent des réponses urgentes et drastiques si nous ne voulons pas que l’industrie de l’insécurité ne continue à progresser.
S’agissant des renseignements, à plusieurs égards, la mise en place effective d’un service central de renseignements est souhaitable. L’argent alloué à ce genre d’activités est dispersé entre la Primature, la Présidence, les ministères de la Justice, de l’Intérieur et la PNH. En fait, il est détourné en grande partie. Ce n’est pas cela qui témoigne d’un rapport sain à l’autorité et au bien public. Ce déficit institutionnel profite là encore à quelques-uns, aux criminels en tout premier lieu. Or, sans un maillage territorial en matière d’espionnage et de prévention de l’insécurité et des infractions, notre pays continuera à vivre en dehors des normes modernes et scientifiques de l’État de droit qui est essentiellement un État policier. Qu’avons-nous fait jusqu’à présent en ce sens et que comptons-nous faire ? C’est un pouvoir légitime modernisateur qui sera en situation de trancher ce nœud gordien.
Pour toutes ces raisons, la collecte d’informations représente un enjeu stratégique incontournable. Ce n’est qu’en faisant fonctionner des réseaux d’informants à travers tout le pays de façon légale et rigoureuse que nous pouvons gagner la bataille contre les bandits et les criminels.
S’agissant de l’appareil judiciaire, le tableau est tout autant sombre. Avec peu de crainte d’être démenti par les faits, il est normal d’affirmer que le bilan de la justice est lamentable. Bref, à travers les exemples de l’état déplorable de notre système carcéral et de la corruption qui sévit au sein de nos tribunaux, nous voyons à quel point on est tous totalement perdus avec ces réalités déprimantes. Ce qui veut dire que, d’un pur point de vue sociétal, dans l’ordre strict presque clinique, de l’accompagnement du corps policier et sans même considérer, donc, sa part d’impact politique, l’impunité est un virus contagieux.
Le bon fonctionnement de la justice est évidemment un enjeu central de notre avenir à tous les points de vue. Elle est d’abord un enjeu sociétal et politique considérable. Par ses défaillances criantes, elle freine et dénature les aspects positifs du travail de la police - le maintien de l’ordre, la sauvegarde des vies et des biens, le renforcement de l’autorité de l’Etat. Jeter tout son dévolu sur les forces de l’ordre est une manière très expéditive d’envisager la relation d’autorité et les chaînes de commandement.
Face aux défis du temps, je propose en somme de renouer avec les choix appropriés et féconds. Cela nécessite une modification profonde de politiques publiques inconséquentes, et notamment en matière de sécurité, de lutte contre la pauvreté, de stabilité politique, de croissance économique et de justice. Dans ce difficile contexte électoral, cette hantise collective a débouché sur une demande croissante d’autorité et de sécurité, surtout si des assassinats se reproduisent.
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