Ici, peu de consommateurs demanderont à la marchande de friture du coin si elle a utilisé de l’huile recyclée. « Mais on sait que beaucoup d’entre elles, pour faire des économies, font du recyclage d’huile de cuisine », confie Joseph Jean, 55 ans, peu avant de prendre l’avion pour Washington, ce lundi 8 août 2016. « Le silence est le fruit d’un petit consensus entre l’acheteur et la marchande », plaisante ce gros consommateur de « fritay » avant de souligner qu’on n’avait surtout pas besoin d’importer de l’huile de cuisine recyclée. Pour le moment, il n’y a pas d’informations sur le volume ni sur les importateurs. On sait juste, comme une mesure à l’haïtienne, que la « quantité » est « importante ». Le 4 août 2016, 12 jours après l’alerte lancée par le secrétariat du Premier ministre Énex Jean-Charles, le directeur de l’Administration générale des douanes, Victor H. St-Louis, dans un mémorandum aux directeurs et responsables des bureaux de douane, a informé « que d’importantes quantités d’huile de cuisine déjà utilisées dans des restaurants des îles Bahamas et de la Floride sont importées en Haïti, en violation des règles phytosanitaires régissant la matière ». Sur un ton grave à souhait et après coup, le DG de l’AGD a « enjoint les directeurs et responsables de bureaux de douane, de procéder à la saisie de ce produit présentant d’énormes risques pour la santé de la population ». Sur une position quelque peu décalée, le directeur général du ministère du Commerce et de l’Industrie, Ghisler Dugas, a confié au journal qu’il n’était pour le moment « délicat » de parler de nocivité sans analyse. « Il faut faire des prélèvements, effectuer des analyses chimiques et microbiologiques pour voir si effectivement c’est de l’huile frelaté avant de prendre des dispositions, des mesures », a-t-il dit, soulignant qu’il faut cette « petite enquête » pour connaître les importateurs et le volume dont il est question. Sur la nocivité de cette huile de cuisine recyclée, Ghisler Dugas, tout en nuance, a indiqué que « peut-être l’AGD a des informations dont il ne dispose pas ». Ghisler Dugas a évoqué une action rapide, urgente et concertée entre l’AGD, le MEF, le MSSP, des laboratoires partenaires et des associations de consommateurs dans les régions dans le cadre de l’enquête. Mais il n’y a pas de consigne particulière à la population par rapport à l’huile de friture recyclée dont la consommation peut provoquer des problèmes de santé, jusqu’au cancer de l’estomac.« La cuisson par friture dégrade les caractéristiques de l'huile, avec déstabilisation des molécules et apparition de radicaux libres qui peuvent se combiner avec d'autres molécules dans le transit stomacal et intestinal pour donner des produits nocifs pour la santé, y compris des produits cancérigènes », a indiqué l’agronome Joel Ducasse. « Face à ce danger, a-t-il poursuivi, l'attitude des pays va de l'interdiction pure et simple de la réutilisation après une utilisation (d'environ 4 heures dans une friteuse commerciale), à l'autorisation d'une réutilisation après des procédures de filtration et des méthodes de test bien établies par d'autres pays. Aux USA par exemple, ces procédures de filtration sont fixées par l'USDA, vérifiées par des strips indicateurs prenant une couleur déterminée, et sont valables uniquement pour les USA. » Le docteur Jean Cantave, président de la Société haïtienne d’oncologie, a confié que « l’une des causes du cancer de l’estomac est l’usage de l’huile recyclée ». L’huile recyclée est du poison. Elle peut traverser la paroi gastrique, envahir le torrent sanguin, affecter l’œsophage, le colon, a expliqué le médecin. Il y avait des préoccupations par rapport au comportement de beaucoup de marchandes de friture et de particuliers chez eux. Maintenant, avec cette importation, la préoccupation est encore plus grande. « Il y a une menace à grande échelle sur la santé de la population », a souligné le président de la Société haïtienne d’oncologie, le docteur Jean Cantave. Manifestation de l'effondrement de l'État « L’État ne contrôle rien. Plus rien ne m’étonne », a confié le sénateur de l’Ouest, Steven Benoit. Le vice-président du Sénat a souligné que « tout le monde aura peur de donner le nom ou les noms des importateurs, encore moins de les traîner devant la justice pour avoir mis en danger la population. » Pour Joël Ducasse, il y a une chaîne de responsabilités à établir. Il pointe du doigt le SGS. La société générale de surveillance (SGS) qui perçoit 3% ad valorem pour le contrôle de la qualité, quantité et valeur a aussi sa responsabilité engagée si le produit ne répond pas aux normes haïtiennes qu’elle doit connaître, a-t-il dit. L’agronome Joël Ducasse a souligné aussi que « si la destination déclarée par-devant les autorités n'était pas alimentaire, et qu'elle a été écoulée comme telle, c'est une violation grave assimilable à un faux en écriture publique, susceptible de poursuites contre l'opérateur économique coupable, tant par l'État que par les consommateurs eux-mêmes ». Entre-temps, l’effondrement de l’État continue de se manifester. Dans les bouteilles, avec l’alcool frelaté et dans les assiettes de friture préparée avec de l’huile recyclée qui ont dans certains cas les mêmes propriétés que la gazoline. Pour beaucoup d’Haïtiens, n’empêche qu’au menu, il y a, presque tous les soirs, des fritures, de la « marinade, de la banane pesée, des acras assortis de griot de porc, de tassot de bœuf, de cabri, de hot dog, de morceaux de poulet. Le tout est souvent bien relevé avec du "pikliz", un mélange de chou, de carotte, de jus de citron, de piment et quelquefois d’échalote». Comme si on n'avait cure de poison lent, de tout ce qui nous rendra malades ou pourra nous tuer demain…