Quand le besoin est pressant, les institutions sont défaillantes et quand l'organe est présent, elle ne remplit pas la fonction. En Haïti, depuis plus de 200 ans, nous vivons avec cette calamité. Thomas Lalime, dans sa chronique publiée dans ce numéro du Nouvelliste, nous parle d’impôts et de l’évasion fiscale qui est, selon lui, une culture des élites haïtiennes. Il s’appuie sur des accusations qui reviennent en boucle et des explications qui parsèment notre histoire. Notre histoire, il ne faut jamais l’oublier, quand on parle des institutions dans ce pays et toujours se souvenir que l’histoire d’Haïti marche la main dans la main avec celle des autres pays qui nous inspirent, dont la France. Quand par décision du 1er Consul Bonaparte, l'article 1 de l'arrêté du 20 septembre 1801 précise : « Il y aura un Directeur général de l'Administration de l'Enregistrement et des Domaines . . . » la France rentre dans une modernité sans pareil. « Ce texte marque le début de l'Administration de l'Enregistrement qui durera jusqu’en 1948, date de la fusion des trois administrations fiscales qui donneront naissance à la Direction générale des impôts », rappelle l’article de Wikipedia qui traite de la Direction générale de l'enregistrement en France. Ce rappel permet de comprendre comment nous avons raté le lancement de la construction de notre nation entre le règne de Toussaint Louverture, gouverneur, et la mort de l’empereur Jean Jacques 1er. Que s’est-il passé ? Haïti a refusé le caporalisme agraire et l’économie de plantation en y préférant la liberté et l’agriculture de subsistance. On ne le sait pas encore en 1806 mais cela va se poursuivre jusque de nos jours jusqu'à l’atomisation des propriétés et la disparition de toutes les denrées : de la canne, du café, du riz, elatriye. Dans un deuxième temps, c’est le refus des généraux de se soumettre à la vérification des titres de propriété. Cette rébellion débouche sur la mort de l'empereur et la partition du pays entre un royaume au Nord et une République à l’Ouest. Au début du XIXe siècle, c'est le produit de la terre, le patrimoine bâti et les propriétés les premières sources d'impôt. Le bâti a été brûlé pendant la guerre de l’indépendance, les propriétés sont saisies par les nouveaux chefs et l’agriculture est synonyme d’esclavage, ce dont le pays ne veut plus. Ce départ va déterminer le reste. Jusqu'à aujoud'hui l'Etat n'a pas l'inventaire de ses biens, les citoyens ne peuvent pas jouir paisiblement de leur propriété. Nous ne sommes pas un pays créé par et pour des colons révoltés ou par une métropole fatiguée de gérer une colonie. Nous sommes un heureux et violent accident de l’histoire. Un pays créé par des esclaves, par ceux qui n'avaient rien. Ni éducation, ni projet, ni l’habitude de gérer. Toute notre évolution comme pays restera marquée par ces traits fondateurs. Haïti n’est pas non plus un pays d’héritiers. Il n'a pas été créé par les meilleurs et les plus assimilés d'entre les esclaves -Toussaint, Rigaud ou Christophe-, mais par les chefs de guerre qui ont vite pensé au repos du guerrier et à la séparation du butin. Même quand Christophe s'est séparé de l'Ouest pour créer son royaume dans le Nord, à sa mort, rien n'a survécu des éléments de modernité et d’ordre qu'il avait réussi à édifier. Un simple regard pour comparer la Citadelle et le palais Sans Souci avec ce que nous avons construit depuis 200 ans montre la distance entre le roi bâtisseur et les petits boss venus après lui. Le sens de la grandeur, le sens de l'Etat n'existent pas ici. Ni hier, ni aujourd'hui. Il n'existe toujours pas chez nous. Ni en nous. Le pillage et l’accaparement sont encore les carburants de ceux qui arrivent au pouvoir en Haïti et quand on dit au pouvoir, cela ne se réduit pas au pouvoir politique. Mais s’étend à toute position dominante dans le commerce, l'éducation, la culture, l'économie, elatriye. Pour revenir aux institutions, à chaque fois, il nous faut les importer quand une élite éclairée est en position de le faire ou, pire, de nous les faire imposer ; ce qui arrive de plus en plus souvent. Il y a de moins en moins de penseurs et d'hommes et de femmes moteurs d'initiatives dans notre pays. Il n’y en a jamais eu beaucoup. Le déficit dans la construction de l’Etat est permanent depuis l’indépendance. Et quand, de peine et de misère, les institutions sont montées, on a comme l'impression qu'elles arrivent sans le mode d'emploi. On le fait pour se débarrasser d'une demande d'un Blanc, d'un bailleur de fonds ou par effet de mode, sans plus. Il y a de rares exceptions, bien entendu. De très rares. De trop rares exceptions. La petite quarantaine d'institutions plus que centenaires en Haïti sont soit des entreprises privées, soit des entreprises religieuses. Il y a bien entendu sur la liste des entités publiques, des lycées, des facultés et des ministères. Qui en est fier, aujourd'hui ? L'échec de la collecte de l’impôt en Haïti, car c’est bien de cela dont parle la chronique de Thomas Lalime, explique plus que tous les longs discours l'échec de ce pays: un pays incapable de prendre de l'argent dans les poches de ses citoyens pour se construire, que peut-il construire ? Mais voilà, rares sont ceux qui croient que nous avons un pays à construire. Chacun cherche à sauver sa patate. Le contribuable qui paie le moins d'impôt possible, comme le percepteur d'impôt qui n'atteint pas ses objectifs, sont tous les deux heureux. L’Etat qui taxe au minimum aussi est heureux comme le maire de la plus petite ville est heureux d’être à son poste. Sans plus. Et là, il faut remonter au commencement : butin, rapine, repos nous motivent. En Haïti, nous avons inventé, sans le savoir, sans le théoriser, l’Etat minimum avant tout le monde. Il y a une nation à conforter, le sens de l'Etat à insuffler, le rêve national à inventer. Les institutions leur serviront de béquilles. L'inverse n'est pas possible, car les institutions ont besoin d'une âme pour exister, sinon ce sont des coquilles vides, comme nous en avons tellement. En passant, jusqu'à tard, lundi soir, députés et sénateurs n'arrivaient pas à trouver le quorum nécessaire pour clûturer l'année parlementaire. Faut-il s'en étonner? Ils n'ont pas pu non plus pendant des mois statuer sur le sort du président Privert ni voter le budget national. Nos élus sont l'incarnation parfaite de l'Etat minimum. Au Parlement comme ailleurs pour avoir l'Etat, l'organe, l'institution, sans la fonction nous faisons comme si... depuis 212 ans.