Pierre-Raymond Dumas Il devient nécessaire d’appeler l’attention de nos aspirants dirigeants sur un fait tellement petit, à ce qu’il paraît, qu'ils semblent ne point l’apercevoir. Ce fait, le voici : les intérêts de nos voisins dominicains qui ont raflé des marchés sans compétition de plusieurs centaines de millions de dollars des fonds PetroCaribe sont défendus avec ardeur par des Haïtiens ! Etrangement, le débat électoral ne fait pas allusion à ce phénomène assez angoissant qu’est l’invasion des produits dominicains – en grande partie de mauvaise qualité – sur le sol national, invasion contre laquelle la grande majorité de nos entrepreneurs luttent. C’est, en vérité, la question commerciale fondamentale, car il y est question de lutte contre la contrebande, de quête de ressources fiscales pour l’Etat, de défense de la production nationale (la farine par exemple), entre autres. Pour l’heure, et face aux atroces pressions et chantages dominicains, notre pays garde un ventre mou pour consommer, mais reste sans bras ni jambes athlétiques pour faire entendre sa voix. Terrible constat d’impotence qu’illustre bien la question de l’interdiction par voie terrestre des 23 produits dominicains, mais qui n’est encore ni comprise ni méditée par une classe politique qui a déjà démontré à maintes reprises – sauf sous Martelly avec son ministre Wilson Laleau – son incapacité à considérer les intérêts nationaux – où toute résistance s’affole devant on ne sait quel «impérialisme» ! Ce que nos entrepreneurs attendaient des gouvernements précédents, c’était la vision d’une Haïti attachée à son réseau productif, car plus dynamique et suffisamment capable de créer des emplois durables. Ce n’est pas du tout ce qu’ils ont récolté. Les ravages et expulsions migratoires, la détérioration agricole progressive, les aléas de la diplomatie, l’émergence des investissements étrangers, notamment américains et européens à l’Est, les politiques d’intégration de l’Union européenne ont produit des trames entremêlées, jusqu’à des échelles très fines. Mais, c’est surtout l’idée du développement économique national qui est passé sous silence dans ce débat haïtiano-dominicain. Mais parfois, les gens qui prennent les grandes décisions ou qui les dictent, par exemple ceux qui ont des investissements en République dominicaine ou/et qui y vivent avec leurs familles, ne peuvent se contenter de ne s’intéresser qu’à leurs propres intérêts. Cela ne fait que refléter l’impuissance et la duplicité de notre classe politique et de nos parlementaires, de droite comme de gauche, et aussi des importateurs-contrebandiers (pour la plupart), à l’égard d’un sujet que l’on dit sensible. Apparaît actuellement un sentiment de résistance au niveau du secteur privé qui n’a rien à voir avec celui d’hier. On pourrait dire que, sous les Duvalier, la défense des intérêts économiques nationaux était clanique et latente, alors que maintenant, d’essence catégorielle et économique, elle est plutôt ciblée, éperdue, contrastée. C’est donc une raison pour mettre en exergue la différence entre les deux modèles – pardon -, entre un modèle et un contre-modèle. Tout cela intéresse nos aspirants-présidents, non ? Et c’est de l’économie appliquée ! Adieu PetroCaribe ! Vive la diaspora ! Haïti n’a que les deux (2) milliards – environ – provenant de la diaspora pour acheter et consommer les produits dominicains. Le parallèle visuel entre l’invasion des produits dominicains et les transferts de notre diaspora est tout, sauf anodin. Et si cette manne – sous le leadership de dirigeants éclairés et patriotes visionnaires – était réorientée sur les chemins de la création d’emplois durables et d’infrastructures productives ? Aujourd’hui, certes, Haïti est commercialement une province de la République dominicaine si bien qu'elle doit ambitionner de retrouver, comme aurait dit Edmond Paul, «les voies perdues de son avenir». L’identité haïtienne n’est pas l’effet d’un mirage trompeur, mais le produit d’une dynamique historique fulgurante. Haïti doit se construire politiquement et économiquement contre le lobby dominicain – sous sa composante européenne et nord-américaine aussi - qui l’étrangle et le suce, et la perspective d’un secteur privé qui ne serait qu’une version élargie des intérêts nationaux est jusqu’à date improbable à bien des égards. Cela ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de résistances économiques viables à l’emprise dominicaine. L’anti-dominicanisme primaire ou hystérique ne constitue pas, en soi, un business model. En fait, dans cette situation tant de désintégration étatique et de dépendance commerciale que de régression sociétale, il y a toujours eu, dès les années de l’embargo, un dissensus strident : l’absence d’un projet commun de sauvetage national. Cependant, il nous incombe de penser les problèmes de manière originale et adéquate. Il ne faut pas imaginer pouvoir continuer à vivre dans l’instabilité, et avec un taux de pauvreté si élevé.