Au cœur d’un paysage peuplé d’immenses cactus et d’arbustes familiers des zones arides, serpente un sentier rocailleux et escarpé sur lequel le trafic est rare. Quelque part, entre Anse Rouge et les hauteurs de « chen kontan », non loin de la fantomatique ville de Baie- de-Henne, dans le Nord-Ouest, le conducteur d’un camion transportant des centaines de sacs de charbon de bois essuie ses freins en négociant la descente. Louper un virage, avoir un accident est impensable dans ces lieux où il n’y a aucun service de secours.
Par endroits, tout au long de la route, jusqu’au Môle St-Nicolas, il y a des clairières dans la végétation, des sacs de charbon en attente de preneurs venus d’Arcahaie, de Port-au-Prince et la terre qui fume pour continuer une production souvent individuelle de cette précieuse ressource dans ce département encore marqué par les effets de 10 mois de sécheresse entre fin 2014 et 2015.
« Sans le charbon nous serions tous perdus », confie d’une voix nasillarde et trainante Panilienne Anilus, 28 ans, samedi 10 septembre 2016. Eleveuse et agricultrice, Panilienne, visage allongé, regard blafard, se souvient du temps d’avant, quand la « pluie permettait aux paysans de planter et de récolter le sorgho et la patate douce ». « Il ne pleut plus. C’est un cyclone qui aiderait à faire une récolte », espère-t-elle, à l’ombre d’un « bayawonn » avant de rentrer chez elle à Fond Marre avec son vieux père, une machette à la main.
Le dernier épisode de sécheresse hante aussi Rodrigue St Hubert, père de 10 enfants, habitant de Citerne Rémy, une section communale de Baie de Henne. Les enfants attrapaient des pintades marrons squelettiques, l’insolation rendait aveugle des chèvres, évoque Rodrigue St Hubert, qui affirme lui aussi qu’il serait mort s’il ne générait pas des revenus du commerce du charbon de bois. « Nous luttons toujours aujourd’hui pour nourrir nos enfants. Parfois, c’est à crédit que nous achetons des aliments pour faire bouillir la marmite», explique-t-il, croyant dur comme fer que « c’est la prophétie qui se réalise ». « La fin du monde approche », affirme Rodrigue St Hubert qui est loin du débat mondial sur le changement climatique, notamment le phénomène El Nino, leurs effets sur les populations et l’accord de Paris que le Parlement haïtien n’a pas encore ratifié.
Entre-temps, il évoque les fluctuations sur le marché. Avant, il vendait le sac de charbon à 250 gourdes. Maintenant, le sac coûte jusqu’à 350 gourdes, indique Rodrigue St Hubert, sensible à la hausse des prix d’autres produits de première nécessité. Sa tirade cinglante contre « l’Etat absent » tombe. Quelques ONG, présentes sur le terrain, trouvent grâce. Il est encore plus acide en ces temps de campagne électorale quand il voit souvent en photo les aspirants chefs qui courtisent la population pour obtenir des votes. « Peu me chaut. Mon candidat reste et demeure le charbon », balance Rodrigue St Hubert avec une pointe d’ironie, comme un pied de nez, comme une résolution à ne compter que sur lui, sur l’exploitation anarchique des ressources ligneuses pour survivre.
« En zone aride, de la sortie des Gonaïves aux hauteurs de Bombardopolis, le charbon de bois comme moyen d’existence des populations est visiblement incontournable », confie l’agronome Joël Ducasse. La production a une demande importante. « 94% de la population fait à manger à partir du bois et du charbon de bois. Cela assure un transfert annuel de 150 millions de dollars US au milieu rural, montant qui représente 16% du PIB agricole », a dit l’agronome qui milite pour l’application du décret-loi de juillet 87 faisant injonction à la création de 50 ha boisés par section communale en vue de garantir ce moyen d’existence aux populations arides de zones démunies à la diligence de plusieurs ministères, dont celui de l’Intérieur, de l’Économie et des Finances.
Pour Joël Ducasse, ces dossiers dont l’enjeu est important doivent être mis sur la table. D’autant que l’exploitation des ressources ligneuses n’est pas ordonnée. « La production du charbon et la consommation des boulangeries et blanchisseries correspondent à un prélèvement annuel de 6 millions de tonnes de bois alors que la croissance annuelle de la biomasse ligneuse est de 1.5 million de tonnes. Ces activités exercent donc une pression de quatre fois supérieure à celle considérée comme durable sur notre environnement », explique l’agronome Joël Ducasse, estimant qu’un « effort à hauteur de 60 millions d’arbres plantés par an stabiliserait la situation environnementale en dix ans contre les quelque 3 millions d’arbres plantés, soit 5% de ce qu’il aurait fallu faire ». Pour lui, il faut créer les fôrets énergiques dans les sections rurales. «Il faut, explicite-t-il, augmenter l’offre de la ressource ligneuse par le reboisement; valoriser la biomasse dans ses formes non encore utilisées dont la raquette et améliorer l’efficience des équipements de cuisson, 70% de l’énergie contenue dans le bois étant perdue lors de la production du charbon de bois.»
La couverture forestière d’Haïti s’amenuise comme une peau de chagrin. Les pouvoirs publics, la société dans son ensemble ne font pas de l’énergie un enjeu vital pour l’avenir du pays.
Roberson Alphonse
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