José Luis Alvarado, ambassadeur du Mexique en Haïti, avait invité à l’occasion de la fête nationale de son pays, ce jeudi. Entre griyo et tequila, le temps d’un cocktail, lui et le ministre des Affaires étrangères d’Haïti, Pierrot Delienne, ont lu leurs discours comme cela se doit en pareille circonstance dans un échange policé d’amabilités.
Le pic de la soirée, mis à part de voir l’ambassadeur, drapeau tenu à bout de bras, chantant l’hymne national de son pays et citant à haute voix les noms des héros de l’indépendance du Mexique, a été son appel aux autorités et aux hommes d’affaires d’Haïti.
« Donnez à votre pays les conditions pour recevoir les jeunes qui, cette année, finissent leur formation au Mexique », a dit d’une voix claire le diplomate.
Des jeunes Haïtiens partis en 2012, grâce à une bourse complète de Mexico dans le cadre d’un accord de coopération entre les deux pays, achèvent leur formation, et l’ambassadeur confesse que peu d’entre eux souhaitent revenir en Haïti. Ils craignent de ne pas trouver du travail au pays de leurs ancêtres.
Le cri de l’ambassadeur Alvarado devait piquer l’orgueil des uns et des autres. Ceux qui étaient dans la salle comme ceux qui liront ces lignes. Mais l’orgueil est-il encore un sentiment vivant dans ce pays ?
En parlant de ceux qui ne veulent pas revenir au pays, on peut aussi parler de ceux qui partent à tout prix.
Ce jeudi, comme cela est devenu une routine, 130 de nos compatriotes ont pris l’avion à destination du Chili. Pas pour aller y faire du tourisme, mais pour y émigrer. Jeunes pour la plupart, certains avec leurs enfants, ils partageaient tous ce regard des conquérants, remplis d'inquiétudes et d'espoirs réunis, dans la file vers l’avion. En route pour un voyage qui les mènera sous d’autres cieux plus cléments.
Les futurs « Chiliens » ont croisé dans la salle de départ de l’aéroport Toussaint Louverture d’autres Haïtiens qui partaient pour le Surinam, dans un des derniers vols acceptant des voyageurs sans visa pour ce pays de transit. Les futurs « Surinamiens » partaient heureux, sachant que des centaines d’autres, semblables à eux, font le pied de grue depuis lundi devant les locaux fermés «jusqu’à nouvel ordre » du consulat de Surinam à Delmas 71.
Dans la ligne, avant de passer les comptoirs de l’immigration, de temps en temps, des signes d'étonnement se manifestent, des plaintes se lèvent quand un racketeur improvisé demande un certificat médical ou de bonne vie et mœurs (qui n'est nullement requis pour voyager). Le droit de passage est ainsi monnayé, question de perpétuer le fait de profiter du désespoir de ceux qui ne savent pas par ceux qui ont un certain pouvoir discrétionnaire sur leurs concitoyens.
Un pays, dont les enfants doivent se battre depuis le ventre de leur mère pour voir la vie (le taux de mortalité infantile demeure élevé), se battre pour avoir le papier qui fait d’eux des êtres humains (le fameux acte de naissance ou son extrait), se battre pour devenir un citoyen ou un contribuable (obtenir une CIN ou un NIF est une galère), se battre pour obtenir un passeport, doit se poser des questions. Dans un pays qui fait de chaque étape administrative un mât suifé, ceux qui sont enfin dans la file d’attente d'un départ pour une quelconque destination savent que le plus simple est de partir à n’importe quel prix.
Incertitudes, tracasseries, exploitations, humiliations, chômage, insécurité, la liste des raisons poussant les Haïtiens à partir ou à ne pas vouloir revenir est longue. Et pour parfaire le désespoir, personne n’attend la venue d’un sauveur à l’issue des prochaines élections. Les candidats n’ont ni programme ni audace pour se camper en Messie ou en homme providentiel.
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