Par Pierre-Raymond DUMAS
Au terme de ce second passage au cœur de l’organisation d’élections plus que déterminantes, Léopold Berlanger qui a une trop haute opinion du pouvoir pour s’en approcher au hasard sera jugé sur les faits. Si de forts soupçons pèsent aujourd’hui encore sur le président provisoire Jocelerme Privert pour sa proximité lavalassienne (version Titid) et prévalienne malgré ses déclarations pompeuses, Léopold Berlanger avec son passé putschiste et gnbiste fait théoriquement figure de balancier, mais aussi en tant que membre fondateur depuis 2000 (et ex-coordonnateur) du Conseil national d’observation des élections (CNO). Sous haute surveillance et sous haute tension, parce que vouée à l’excitation partisane et au doute, la préparation de ces élections présidentielle et législatives partielle met en évidence trois constats de grande importance.
Le premier constat est que l’ère des élections truquées – tout au moins au niveau présidentiel – semble arriver à sa fin, d’après moi. L’intérêt commun doit désormais l’emporter sur les privilèges faisandés du pouvoir, ses cruautés et ses bêtises. Y aura-t-il un Me Jean Gilbert II ou un Gaillot Dorsinvil bis ? Visible à l’œil nu, la méfiance n’a pas souffert du discours officiel. On dit que le successeur de Pierre-Louis Opont, d’apparence froide et réservé, a le sens de l’autorité et de l’indépendance – des qualités pour rompre avec le cycle odieux des élections frauduleuses qui ont entraîné au fil des années une baisse vertigineuse du taux de participation des électeurs. Et, surtout, dans l’inextricable querelle entre lavalassiens et anti lavalassiens, rester l’arbitre au-dessus de la mêlée, dans cette dure conjoncture épouvantable. Vétilleux au point d’interdire aux autres membres du Conseil électoral provisoire (CEP) de parler, comme ce fut le cas par le passé, le président Léopold Berlanger qui n’aime pas faire le pitre est l’objet de tous les regards. Quand a-t-il commencé obsessionnellement à songer au CEP ? Son bref passage au sein de l’organe électoral en 2013 sous la présidence houleuse de Michel Joseph Martelly, associé à un cuisant échec, l’a laissé abasourdi mais non résigné. L’ambition n’explique pas tout dans son cas. C’est même pathétique, ce ton moelleux que prend sa voix, comme son prédécesseur Pierre-Louis Opont, un peu contrit, pour nous faire savoir que le scrutin se tiendrait à la date prévue per fas et nefas, « wè pas wè, antèman pou 4 è », le 23 août dernier lors d’une conférence de presse. Mais son sourire - rictus ? -est toujours inquiétant. Et intacte sa suffisance. Peu lui importe d’ailleurs qu’on l’accuse dans sa gestion de ne pas respecter le décret électoral (la question suspecte des 4 000 « observateurs communautaires » en témoigne), les normes de transparence ou les vertus du dialogue et s’en flatte, puisqu’il se reconnaît se distinguer de ses prédécesseurs devenus une horde de funestes suppôts de « cette catastrophe qui végète ».
S’il est un concept qu’affectionnent hypocritement les candidats de toute obédience, c’est bien celui de la présomption d’innocence. Art de la mise en scène. On devrait s’en apercevoir peu à peu : ce n’est pas seulement le CEP de Berlanger qui est aujourd’hui à la croisée des chemins, mais plus directement le pays tout entier, prisonnier d’une bande de politiciens incompétents et assoiffés d’argent facile. Tout respire d’habitude ici l’usage de fraudes diverses et le malheur.
Car il y a pire, en politique, que l’incompétence, c’est le mensonge : quand l’appétit irrépressible de pouvoir se déguise en entreprise de « coup d’État électoral », de falsification des résultats, en œuvre de manipulation, pour sombrer bientôt dans les mêmes excès et infractions que ceux qu’on prétendait combattre.
Le second constat fait apparaître la nécessité d’une prise en charge nationale - d’une réappropriation - du processus démocratique en lui-même comme d’une mue décisive. Cette réussite (improbable) devrait signer la fin de l’entropie électorale nationale qui, depuis la sanglante journée du 29 novembre 1987, n’a fait que saper tous les efforts de stabilité et de vivre-ensemble dans la paix et le progrès. Indiscutablement, le P.D.G. de Radio-Télévision 2000 en est conscient. C’est surtout un débatteur infatigable, arrivé à un poste décisif pour faire changer les choses. Son interlocuteur n’est-il pas de son avis ? Persuadé d’avoir raison contre tous, il est rare qu’il riposte brièvement. En politique, il aura attendu plus d’un quart de siècle avant d’aboutir, après beaucoup de combats, de colères et de complots, à ce carrefour si exaltant mais aussi dangereux. De ce point de vue, les crises, les drames sociaux, les assassinats spectaculaires, la fuite des capitaux et des cerveaux qui ont ponctué la vie politique ne sont pas le fait de quelques mains étrangères (même si certains en ont profité pour conquérir le pouvoir pour le plus grand préjudice de la démocratie), mais relèvent d’une longue tradition de résistance aux exigences légales du suffrage universel direct. Passer le cap ? Force est d’attendre, puisque le pont est encombré, et que le navire électoral prend l’eau des passions et chocs de tous bords.
C’est donc l’heure où les nuages s’amoncellent qu’il faut chercher l’appui et surtout la raison d’être de ce fameux professionnalisme dont se réclament péremptoirement Léopold Berlanger et compagnie, peu suspects d’indulgence pour Lavalas certes, pour Tet Kale aussi, dans un aspect de la conjoncture trop peu souvent évoqué : l’anxiété collective, la peur d’échouer, l’attitude perplexe de la communauté internationale mise K.O. par l’ancien sénateur des Nippes soutenu par l’ensemble de la classe politique – sauf le PHTK et alliés. Or c’est un échec-affront pour le Core Group aussi insupportable que monumental. En présence des troupes onusiennes et après le gaspillage du financement étranger, tous les élus – députés, sénateurs et maires – issus des élections contestées de 2015 ont été installés, comme par hasard, sauf le premier mandataire de la nation faute de second tour. Cela sonne comme un caprice de mauvais joueurs…
L’Haïti post - Martelly, clivante et assourdissante, est en proie aux contradictions claniques et aux petits arrangements parlementaires. Au fond, il n’est pas facile de faire des prévisions parce que la foi en un CEP attaché à la vérité des urnes s’est toujours en fin de compte dissous dans les contestations et la rue en rébellion (1990, 2006, 2010). Assurément, nous ne pouvons méconnaître – en regard de l’évolution de la situation de plus en plus effervescente – les possibilités explosives d’un tel double nœud. Trop d’intérêts divergents. Entre un CEP qui colle à ce qu’il saisit et une cascade de faux-vrais perdants-gagnants en ordre de bataille, comme à l’accoutumée. De conseils électoraux « aux anges » en élections contestées, tout n’est pas malsain, sans grandeur. Souvenez-vous de la composition flamboyante du CEP du révérend Alain Rocourt ou du courage exemplaire de Me Léon Manus…
Il reste un troisième constat : l’institutionnalisation ou pérennisation de l’appareil électoral. Si les hommes politiques, membres de l’exécutif kleptomanes et parlementaires sans dessein patriotique n’ont pas bonne presse, il en va de même – par le passé récent – des conseillers électoraux (actuels) qui ne nous inspirent aucune confiance, à bien des égards. Ce travail d’apaisement et de rupture avec le passé, Léopold Berlanger qui ne rentrera plus dans le registre des simples patrons de presse ne l’a pas accompli à bon escient. L’état de grâce a commencé depuis longtemps à s’évaporer autour de lui malgré l’assistance bienfaisante de l’ancien coordonnateur général du paisible et confidentiel Office de management et de ressources humaines (OMRH) Uder Antoine – qu’est-ce que ce dernier, dossiers sous les bras, est venu faire en tant que directeur exécutif du CEP dans cette galère ? – qui ne manque pas de témérité.
Si le Premier ministre de facto Marc Bazin n’avait pas décidé en 1992 de faire du fondateur de l’Institut national d’Haïti de la recherche et du développement (IHRED, 1986 -1994) son conseiller écouté, puis à l’ère du Groupe des 184 et de la Fondation Nouvelle Haïti (1999 à aujourd'hui), le bras droit d’Andy Apaid, avant de se convaincre, à partir de sa prodigieuse expérience d’observateur électoral national et international, qu’il fallait qu’il soit le président du CEP, Léopold Berlanger qui avait participé activement en 1989 à l’organisation du Forum du Général-président Prosper Avril aurait pu ne rester qu’un militant des droits humains sans trophée, marqué par la honte de l’inachevé. Dans son for intérieur, en opposition à l’archaïsme ambiant, il pense que le temps des conseils électoraux provisoires en cascade, et pas seulement le temps des gouvernements de facto, illégitimes, sera révolu, comme on le clame avec scepticisme après ces élections dites de « la dernière chance ».
Voilà le représentant de la presse au sein du CEP artisan objectif de cette nouvelle ère. Tel est notre plus grand souhait. Et il n’y a qu’une voie pour atteindre cet objectif : la réalisation d’élections honnêtes et crédibles, sans heurts ni violences irréparables. Ce devrait être le rôle des forces de police de protéger les vies et de garantir le climat de sécurité à travers tout le pays, dans les 1 533 centres et 11 993 bureaux de vote. C’est toute la machine étatique – notamment judiciaire – qui doit faire preuve de neutralité et d’efficacité de façon impeccable. Il est illusoire et vain d’envisager la réussite du processus électoral pacifiquement sans l’impartialité des forces de l’ordre. Il s’agira bien de contribution inoubliable à la pérennisation de l’appareil électoral, puisque l’un des grands enjeux de ces élections est – enfin ! – la mise en place du Conseil électoral permanent. On semble l’oublier. Mais nul ne sait encore si cette mission impossible va être accomplie en dépit de tout.
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