« Je suis Haïtienne ! » Cette petite phrase, j’ai envie de la crier encore et encore tandis que les visiteurs s’arrêtent aux pieds de la statue de Toussaint Louverture, curieux de savoir qui est cet homme dont l’effigie côtoie celles de Thomas Jefferson et de Benjamin Banneker. Je voudrais pouvoir tout leur dire de mon héros. J’en sais bien plus que ne dit cette plaque qui mentionne la révolution haïtienne et comment elle a servi de catalyseur à la rébellion contre le système esclavagiste. « The Founding of America », peut-on lire sur le mur, à côté d’extraits de l’acte de l’indépendance des États-Unis. Toute à ma fierté, je tente de capturer, sous tous les angles, tout ce qui est montré sur cet homme que nous, haïtiens, appelons le précurseur de l’indépendance. Je savais déjà que cette statue était disposée au National Museum of African American History and Culture, nouveau musée de la Smithsonian consacré à l’histoire des Afro-Américains. J’en avais même vu une photo. Mais les sentiments qui me traversent maintenant que je suis sur place, sont bien plus forts et me servent de guide dans ma visite du musée.
Ma traversée de l’histoire des Noirs débute 70 pieds sous terre. Dans le sous-sol du musée, je refais connaissance avec les puissances coloniales du début du 16e siècle, vois de plus près le cauchemar des négriers, ces bateaux qui transportaient les Noirs d’Afrique, et me fais une meilleure idée de l’esclavage aux États-Unis, puis de la ségrégation qui a suivi. Chaînes, fouets, autant d’instruments qui rappellent comment les Noirs étaient traités dans le passé, tandis que j’entre dans le système esclavagiste aux États-Unis même. La collerette d'Harriet Tubman, esclave qui avait aidé bon nombres d’autres à s’évader ; des pièces provenant du « São José Paquete Africa », navire transportant des esclaves qui avait fait naufrage en 1794 ; la robe que cousait Rosa Parks le jour où elle a été arrêtée après avoir refusé de céder sa place à un passager blanc dans l'autobus à Montgomery ; la lettre de Toussaint Louverture à Charles Humbert de Vincent ; un wagon de voyageurs datant de 1918 avec des sièges réservés aux Noirs… Il y a tellement de choses à voir !
Je peine à laisser le sous-sol. Je crains de rater certaines choses, tout en sachant clairement qu’il me faudrait des heures, sinon des jours pour apprécier pleinement ces pages d’histoire. La preuve, j’ai effectivement appris plus tard que j’avais raté quelques objets majeurs. Le premier cercueil d’Emmet Till, jeune Noir assassiné dans le Mississipi pour avoir osé flirté avec une blanche, en fait partie. J’ai bien vu la photo de ce dernier, mais ce n’est que sur Internet que j’apprends que le cercueil dans lequel il avait initialement été enterré faisait aussi partie de l’exposition. Difficile de croire que j’ai pu louper un objet d’un tel poids, tant matériel qu’historique, que ce cercueil au couvercle de vitre… C’était justement en anticipant ces manquements que je me suis promis, en prenant l’escalier vers le premier étage du musée (il faut faire la queue pour l’ascenseur), de revenir dès que j’en aurais la chance. Je laisse derrière esclavage et ségrégation. Il est maintenant question du mode de vie des Noirs, de leurs coutumes, de leurs accomplissements et de l’expression de leur culture.
En haut, l’atmosphère est plus légère. Au deuxième, j’admire l’exposition de photos de Noirs dans différents moments de leur vie et de leur évolution, m’arrête dans une salle où une dame parle d’arbre généalogique et des moyens de retracer sa famille. Peut-être qu’un jour je me lancerai dans cette aventure et tenterai de retrouver mes ancêtres… En attendant, je continue à voyager dans la vie des Noirs aux États-Unis. J’ai une pensée spéciale pour mes proches qui ont rejoint l’armée américaine tandis que je passe par la galerie où sont exposées les prouesses des Noirs qui, de la révolution américaine à la guerre civile ont contribué à assurer la protection des États-Unis, malgré les discriminations dont ils étaient l’objet. Je m’assure de storer sur mon smartphone un souvenir des poings levés des athlètes afro-américains Tommie Smith et John Carlos aux Jeux olympiques de 1968 à Mexico. Et bien sûr, je fais une pause photo auprès des gants du boxeur Muhammad Ali, décédé en juin dernier, aux côtés de la légende du basketball Michael Jordan, puis, bien placée au milieu des deux statues qui représentent les sœurs Williams, Serena et Venus.
Au dernier étage de ce musée pour lequel a aussi travaillé Joanne Hyppolite, conservatrice de musée d’origine haïtienne, je m’imprègne encore plus de la culture des Afro-Américains. Musique, danse, cinéma, littérature… on y retrouve un peu de tout. C’est d’ailleurs là que je croise l’auteur haïtien Félix Morisseau-Leroy. Le poète, qui s’est surtout fait connaître par son combat pour officialiser la langue créole, est décédé en 1998, soit deux ans après avoir reçu le prix Carbet pour l’ensemble de ses œuvres. Mais son travail demeure éternel. Dans le coin qui lui est consacré au NMAAHC, une note rappelle la constitution de la diaspora et les liens qui unissent les descendants d’Afrique, qu’ils soient Afro-Caribéens, Afro-Américains ou encore Afro-Latinos. Dans une vitrine, on peut voir des exemplaires d’ouvrages de Félix Morisseau-Leroy « Haitian and Oddities », « Wa Kreyon », traduction créole du classique grec « Antigone » et « Dyakout ». Un peu plus loin, « Boat People », un texte de cet auteur qui, jusqu’à sa mort, a toujours défendu la culture haïtienne, est aussi exposé dans ses versions créole et anglaise. Je m’accroche un moment à ce petit bout d’Haïti inséré dans l’immensité de la culture afro-américaine.
Puis, me voilà au bout de mon pèlerinage dans ce musée lourd d’histoire qui, allant au-delà des traditionnelles pièces disponibles dans les autres musées, a réussi à réunir un assemblage d’objets inédits. Mais l’histoire ne s’arrête pas à la fin de la ségrégation, ni même à l’élection d’un Noir à la présidence. Elle continue de s’écrire tous les jours, alors que la lutte pour l’égalité se poursuit, réveillée par des événements comme la mort de Trayvon Martin et le mouvement « black lives matter » qui, eux aussi, trouvent leur place dans ce nouveau patrimoine des Afro-Américains. « Jamais, je n’ai été aussi fière de mes origines ! », me dis-je, alors que je prends à nouveau l’escalier pour descendre au premier étage. Mon dernier arrêt est au magasin de souvenirs, car – bien sûr – mes nombreuses vidéos et mes multiples selfie ne suffisent pas. Il me faut encore plus pour immortaliser cette rencontre ô combien intéressante que je viens de réaliser avec l’histoire. Il me faut des souvenirs papables de ce lundi 26 septembre qui demeureront longtemps après que le hype autour du musée sera retombé.
Logé au cœur des mémoriaux et musées qui fondent l’identité nationale américaine, à Washington D.C., capitale des États-Unis, le « National Museum of African American History and Culture » résulte des plans de l’architecte ghanéen David Adjaye. Dressé en forme de couronne traditionnelle yoruba, l’une des ethnies majoritaires du golfe de Guinée, il retrace l’histoire des Afro-Américains, de l’esclavage à l’élection d’Obama, sans oublier les troubles raciaux actuels. Gratuits pour le moment, les tickets d’entrée au musée s’arrachent comme des petits pains. Il se dit que certains devront attendre le mois de décembre pour pouvoir enfin y accéder. Moi, j’ai rejoint la vague des curieux chanceux qui, des années plus tard, pourront se targuer d’avoir été des premiers à visiter ce mémorial que les anciens combattants noirs de la guerre civile réclamaient en vain depuis 1915.
Consciente du privilège dont je bénéficie, j’ai donc calmement fait la queue toutes les fois que cela a été nécessaire. 30 minutes pour rentrer au musée, 12 minutes pour aller à la toilette des dames, 60 bonnes minutes dans l’escalier qui mène au sous-sol, là où commence l’histoire des Noirs au musée, 3 à 5 minutes pour arriver enfin à prendre mon selfie avec la statue de Michael Jordan, 45 minutes pour rentrer dans le magasin de souvenirs, puis ces 3 dernières minutes pour payer mes achats. Je crains bien d’avoir passé la majeure partie de mes 3 heures et 30 minutes au musée dans des files d’attente. Mais ça ne peut que me motiver à planifier pour bientôt un autre rendez-vous avec l’histoire !
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