Les premières photos des sinistrés de Matthew commencent à arriver. Prises par avion ou par hélicoptère, elles montrent l’étendue des dégâts matériels de Jacmel à Jérémie, en passant par les Cayes, Ile-à-Vaches, Port-Salut, Roche- à-Bateaux, Les Anglais, Anse-d’Hainault et Dame-Marie. On y voit des ponts emportés, des routes défoncées, des maisons explosées, des toits arrachés, des arbres déracinés, des murs abattus, des voitures renversées, des animaux morts noyés et d’autres éléments que l’on peut insérer entre deux colonnes de chiffres pour établir des statistiques. Les photos sont parlantes, mais elles ne rendent qu’imparfaitement l’immense désarroi de ceux qui ont vécu le passage de l’ouragan pendant des heures avec des vents qui vont à plus de deux cents kilomètres en sifflant la mélodie de la dévastation. « On a cru vivre la fin du monde », témoigne le parent d’un de nos journalistes vivant aux Cayes. Pour un responsable d’une compagnie de téléphonie qui a pu visiter Jérémie mercredi : « la ville ressemble à Port-au-Prince après le tremblement de terre du 12 janvier sans les morts et les blessés et les décombres. Seuls les toits se sont envolés ». Pour lui, comme pour d’autres témoins, le malheur est indescriptible dans les régions les plus atteintes. Il y a aussi les champs dévastés, les récoltes perdues ou arrachées par les eaux en furie. Dans des zones où les seules ressources et sources de revenus viennent de la terre, la pente sera dure à remonter. La douleur de ceux qui sont loin des leurs reste inexprimable. Passer plus de quarante-huit heures sans nouvelles des vôtres, croire que votre ville natale va aussi bien que Port-au-Prince ou Carrefour et découvrir sur Facebook les photos des ruines de la solide église où vous avez été baptisé, est un choc sans nom. Attendre, attendre des heures et des heures un contact téléphonique qui ne s’opère pas, apprendre qu’aller par la route sera un calvaire et attendre encore. Attendre et savoir que cela prendra des heures ou des jours pour que l’électricité ou le réseau téléphonique soit rétabli. Attendre encore depuis dimanche, cela ne s’explique pas. Combien d’Haïtiens, d’ici ou de la diaspora, serrent les dents et espèrent que chez eux tout va bien ? Que faire quand on ne peut qu’espérer ? Ce mercredi, il n’y a pas encore de bilan proche de la vérité après le passage de Matthew. Tout est partiel, parcellaire, incomplet. Les photos saisissantes qui circulent vont permettre aux organisations non gouvernementales, aux pays amis et au gouvernement haïtien d’appeler à l’aide. De recueillir des fonds. De monter des programmes. De parer au plus pressé. De secourir. De mal dépenser. Des fois, de détourner la charité des uns et le malheur des autres. Toutes les catastrophes attirent les charognards et les bons samaritains. Cela ne devrait pas changer avec Matthew.