Jusqu’au dimanche 2 octobre 2016, notre pays, mezza voce, semblait se situer au milieu d’un « carrefour tintin », entre deux satanés périls croisant confusément l’un et l’autre et qu’on arrivait mal à distinguer, bien entendu : d’un côté, des élections acceptables ; de l’autre, des élections contestées. Il faut maintenant ajouter « l’abcès sous clou », la furie qui a pour nom Matthew. Janvier 2010, octobre 2016, même cauchemar ? Un mauvais augure pour le futur président. Ce que l’on ne pouvait pas souhaiter ni prévoir vient de se produire le 3 et le 4 octobre 2016 dans le Grand Sud et d’autres parties du pays qui ont souvent été trahis par leurs clercs. Un cyclone de catégorie 4 qui a poussé naturellement le CEP à reporter la date des élections. La poursuite du processus électoral de 2015, après le passage de l’ouragan Matthew, s’annonce difficile. Huis clos étouffant et mystérieux. Il fait nuit, et tout le monde est éprouvé. Pas un secteur n’est sorti indemne de la calamité. Aujourd’hui, les Haïtiens des départements de la Grand ’Anse, du Sud et des Nippes, notamment, sont moins gais, moins confortables, moins pourvus. Chaos surexcité. Ce n’est pas de la science-fiction. Finalisation du processus électoral ou « reconstruction », dilemme déroutant. Reconstruction avec ou sans « états généraux d’urgence » ? Aux talents malfaisants et aux destinées médiocres, les gouvernements antérieurs – y compris bon nombre de nos parlementaires – ont savamment exploité les procédures liées à l’état d’urgence pour s’enrichir. Jamais complètement cicatrisée, la mémoire de cette faillite organisationnelle continue de faire sourdre de lancinantes frustrations et colères nationales. Pour le moment, les autorités clivent sur l’une des principales mauvaises expériences haïtiennes. Désormais, plus que jamais, le séisme du 12 janvier 2010, après le passage du 16 août au 7 septembre 2008 de quatre ouragans et tempêtes (Fay, Gustav, Hanna et Ike), source d’enrichissement pour les ONG internationales et nos dirigeants, demeure un choc pas seulement sur le plan humanitaire mais au niveau de la gestion postdésastre. Un échec et un cauchemar à oublier, à méditer de préférence, en ces temps de catastrophe nouvelle. Gravés de promesses chères aux dirigeants de l’époque et de plan de reconstruction lyriques, les habitants de la capitale, qui paraissent passifs, résignés et qui en ont vu d’autres, semblent moins emballés. Il n’y a pas meilleur observatoire que la gestion de l’ouragan Sandy (du mercredi 23 au vendredi 26 octobre 2012) sous l'administration Martelly-Lamothe avec ses cinq milliards de gourdes englouties. Elles reflètent la désespérance d’un pays encalminé dans le malheur, non seulement parce que, à l’inverse des voisins caribéens ou antillais, il n’a mis en place aucune stratégie moderne de développement pour en sortir, mais aussi parce qu’il a, presque volontairement, pris les mauvaises décisions. C’est un score qui mérite examen. En 1853, le tsar Nicolas 1er, s’adressant à Sir G. H. Seymour, l’ambassadeur britannique, désignait l’Empire Ottoman comme « l’homme malade de l’Europe ». L’expression qui est restée dans la mémoire collective peut être appliquée à Haïti. C’est le souvenir de la mauvaise gouvernance sous couvert d’état d’urgence qui est resté à jamais gravé dans les mémoires. Ô vilaines expressions que celles d’état d’urgence et de reconstruction ! On comprend dès lors la position, à rebours des instincts du moment, du Premier ministre Enex Jean-Charles (qui a le sens de l’Histoire), relayée avec beaucoup de clarté et de force par le ministre de l’Économie et des Finances Yves Romain Bastien sur cette question litigieuse d’état d’urgence. Et cela compte beaucoup, ce sens de l’Histoire récente, n’en déplaise aux promoteurs « atoufè » de l’état d’urgence. Des bilans odieux toujours d’actualité. Et puis plus rien n’est comme avant. D’un point de vue politique, c’est sur cette question aussi importante que le Parlement et la communauté internationale – la poursuite des élections, en tout premier lieu – se rejoignent apparemment, pour des raisons différentes. Sur bon nombre de questions d’intérêt public, la classe politique et la société civile sont en retard par rapport au reste de la nation. Usés avant l’âge, ils font partie d’une élite qui ne renouvelle pas du tout la manière de faire de la politique. Mais il faut savoir vers quoi l’on se dirige à court terme, mieux, dans l’avenir. Avec le recul, cette catastrophe apparaît comme un trompe-l’œil, un piège pour nos dirigeants. S’il est une chose à souhaiter avant la fin de 2016, c’est de finaliser le processus électoral, tout en appliquant des politiques massives d’accompagnement pour subvenir aux besoins essentiels des communes et régions rudement affectées. La date constitutionnelle du 7 février 2017 sera-t-elle respectée ? Pas si simple. Cette profusion de dégâts matériels et de chiffres est effrayante parce qu’elle bouleverse tout, au point de montrer l’État, cet « Etat d’urgence » par nature, impuissant, avançant à l’aveugle. La seule porte de sortie honorable pour le gouvernement de transition sera malgré tout de placer le débat sur le terrain électoral. De tout faire pour que le processus électoral – un processus d’autocastration collective en fin de compte – aboutisse le plus vite possible. Ce bagage catastrophique, ce lot de malheurs, est moins propice au consensus et à la tenue des élections inachevées, certes. Il suppose de l’abnégation, de la pédagogie. D’où la tentation, pour certains, de parler plus de « reconstruction » (qui est un leurre au fond) que d’élections, de « trêve » (pour combien de mois ?) que de sortie de crise électorale, de compromis ou pacte politique que de retour à l’ordre constitutionnel. Et là, feu d’artifice ! À l’inverse, tous ceux – une bande d’aventuriers politiques – qui préconisent un plan de reconstruction profond, une sorte de plan Marshal, échelonné sur plusieurs mois, repensant l’assistance internationale, réinventant la solidarité nationale et intégrant l’appui de la diaspora pour mettre Haïti enfin à l’heure de la renaissance demeurent aveugles. Et Port-au-Prince, notre capitale éventrée, défigurée, livrée à elle-même six années après ? Or la finalisation du processus électoral est nécessaire : sans elle, toute mobilisation nationale axée sur des politiques publiques d’envergure pourrait se voir opposer une question prioritaire de légitimité constitutionnelle qui entraverait la marche du pays. À un moment il faut choisir son camp. Car, du fond de l’abîme où nous pataugeons, se taire équivaut à soutenir le mauvais côté. Le vivier des fanatiques compulsifs de la longue transition ou d’une autre transition (par exemple, les adeptes de la solution Cour de cassation ainsi que les apôtres des « états généraux d’urgence ») est immense et fertile. Des conspirateurs réfractaires au suffrage universel direct, à la démocratie délibérative, des perdants irascibles, mais guère de bons, pour la plupart. Mais ces visions anti-électoralistes infusent et gagnent en audience à mesure que la crise perdure. N’ayant pas d’ambition politique, si ce n’est un seul objectif, le Premier ministre dont on a du mal, beaucoup, à dire qu’il est de tel ou tel camp, ne se laissera pas enfermer, il ne fera pas semblant. Oh, il n’est certainement pas maintenant partisan. Il s’en fiche pas mal ! « Coq fin », il a dans l’œil la conscience – et la conviction –, arrêtée, absolue, de ses limites statutaires. Si Jocelerme Privert, contesté par les uns et soutenu par les autres, qui va devoir faire face à des temps plus difficiles, est un tant soit peu toléré, c’est sans doute parce qu’il incarne à travers cette succession d’épreuves cette courte transition d’une année, propice à la reprise/poursuite des élections inachevées de 2015. Le voilà prêt à « tout braver » ! S’il a été chanceux (attendons la fin de « sa transition » pour voir) pour arriver d’une façon exceptionnelle au pouvoir, une large partie de la classe politique et la communauté internationale ne l’ont jamais vraiment accepté. Dans cette perspective, l’Histoire est d’un précieux secours si l’on veut bien sortir de la crise électorale. Il est indispensable qu’à l’issue de cette « période de sang et de larmes » - pour parodier Winston Churchill - se trouve l’espoir d’une Haïti stable et laborieuse. Mieux vaut donc faire l’impasse sur bien des tentations ou pièges offrant une vision idyllique de la conjoncture : il s’agit d’asseoir rapidement et honnêtement une légitimité présidentielle que d’aucuns ne pourraient contester. L’heure n’est pas aux ambitions personnelles, aux tergiversations, à la prolongation indéfinie. Même si le pays a une fois de plus des allures de jeu de pistes, elle est à la responsabilité collective dans le but d’éviter le pire. Toutes les parties concernées (citoyens, partis politiques, élus, presse, secteur des affaires, associations socioprofessionnelles) devront faire preuve de patriotisme en ne cherchant pas à aggraver la situation. En somme, penser pays. Il va falloir désormais agir. Vite. C’est à nous d’agir pendant qu’il est encore temps.