Ce ne sont pas des obus de mortier mais les rafales ayant soufflé à plus de 200 km/h de l’ouragan Matthew qui ont ravagé la nature, détruit habitations et plantations dans la plaine des Cayes en particulier et dans le grand Sud en général. Cinq jours après cette catastrophe à la fois humanitaire, écologique, économique et alimentaire, les populations des sections communales durement touchées et oubliées s’accrochent sans se faire d’illusions sur les difficultés à venir. « La vie, ici, sera un enfer », anticipe un homme dans la quarantaine, quelque part à Citadelle, une localité entre Fondfrède et Savanette, à une dizaine de kilomètres de la ville des Cayes. « Il n’y aura plus d’arbres véritables, plus de mangues, plus d’avocats, plus de cocos, plus rien. Nous allons tous crever de faim, sans argent pour acheter des produits importés », poursuit-il, assis au bord d’un sentier caillouteux, obstrué par endroits par des troncs d’arbres fracassés. « N ap bwè dlo kri, nou gen dyare », balance-t-il, préoccupé pour ses enfants en bas âge. La pestilence des cadavres d’animaux laissés par des chiens rassasiés dans les narines, Lina Chéry, 88 ans, résidente de Delforce, fait le décompte : « Les pertes sont importantes. Nous avons vécu notre goudougoudou », gage-t-elle, fouillant dans sa mémoire du temps longtemps pour asseoir une certitude. « C’est la première fois qu’on a vécu ça. Même Cléo, en 1964, n’avait pas fait autant de dégâts », affirme Lina Chéry, non loin d’une maison rose bonbon dans laquelle, presque hystériques, quelques dizaines de personnes hurlaient, chantaient pour remercier le ciel du fait qu’ils ont survécu. « Dieu est vivant, Dieu est vivant ». De l’autre côté de la ravine du Sud, à Lamartinière, localité de Camp-Perrin, Joseph St- Fort, 64 ans, sauvé de justesse après la chute d’un manguier sur sa maison, n’a jamais vu un tel déchaînement de la nature. Abattu mais résolu, il fait le pari de la survie, observant de l’œil qui lui reste le ballet de véhicules privés, remplis de personnes venues s’informer de la situation de leurs proches. A côté des ruines de la maison de Joseph St-Fort, sous des tôles noircies, une femme fait bouillir la marmite pour nourrir une kyrielle de nourrissons à moitié nus, hébétés par des mouches et la chaleur écrasante. « Du riz. Pas plus », explique-t-elle, espérant l’aide des autorités. La situation dans le grand Sud, semblable à ce qu’à vécu Port-au-Prince après le séisme du 12 janvier, est très préoccupante, estime Abnel Pierre Désamours, coordonnateur a.i. de la Coordination nationale pour la sécurité alimentaire (CNSA). C’est l’économie du grand sud qui s’est effondrée avec toutes les conséquences sur la sécurité alimentaire, souligne-t-il. Pour Abnel Pierre Désamours, il faut une réponse qui prend en compte deux dimensions. D’abord, il faut « une aide humanitaire massive » aux populations sinistrées et l’application d’un véritable plan de reconstruction puisque les habitations, les infrastructures ont été détruites. Dans les deux prochains mois, cette aide humanitaire d’urgence massive bien coordonnée, ciblant les gens dans le besoin et les zones frappées est indispensable pour « éviter une situation de famine », insiste Abnel Pierre Désamours. Il faut sauver les vies, recapitaliser les gens en priorité, soutient Abnel Pierre Désamours, économiste avec une longue expérience à la CNSA. Entre-temps, les évaluations partielles racontent la décapitalisation des populations touchées par l’ouragan Matthew. Le bilan partiel fait état, dans le Sud, de la disparition de 40 000 caprins, de 2,700 bovins, de 900 ovins, de 850 équins, de 60 000 volailles, soit 106,050 têtes de bétail. Pour la Grand'Anse, les pertes totales d’animaux est de 79,790. Les Nippes, moins impactés, compte 54,110 animaux disparus, selon le ministère de l’Agriculture. Alors que la colère monte petit à petit dans le Sud, les autorités de la Protection civile, dans le dernier bilan communiqué à la presse, lundi 10 octobre, indique que 372 personnes ont trouvé la mort lors du passage de l’ouragan Matthew. Il y a quatre disparus, 246 blessés et plus de 175 000 personnes dans des abris provisoires. Roberson Alphonse