Par Pierre-Raymond DUMAS
Le choix est-il entre des personnalités, des figures, enfermées ou pas dans d’anciennes trajectoires, et leurs programmes ? C’est l’un des attraits de notre démocratie chaotique de permettre aux formations et regroupements politiques de « vendre » leurs idées et leurs programmes, mais de leur fournir en même temps les moyens d’utiliser pour cette promotion les stratégies et les arguments les plus adaptés. Le maître mot en période électorale est donc communication. Et, accessoirement, pour certains, confrontation d’idées, débat contradictoire. Cette préoccupation – des élections transparentes et honnêtes rendues encore plus vivaces grâce à des batailles idéologiques et programmatiques assumées par les candidats eux-mêmes – a été la première exprimée par les électeurs haïtiens. On est dans l’ère des réseaux sociaux. On ne voit en ce moment sur les vingt-sept (27) candidats à la présidence que six (6) hommes et femmes politiques qui, dotés d’une certaine visibilité ou énergie, adoptent la même attitude : ce sont Edmonde Supplice Beauzile, Moïse Jean-Charles, Maryse Narcisse, Jude Célestin, Jean-Henry Céant et Jovenel Moïse. Rien n’est joué. Tous ceux qui prétendent à la succession de Jocelerme Privert seraient bien inspirés de s’imprégner de l’importance et de la solennité de la fonction, qui demeure l’une des premières clefs de voûte de nos institutions, si décriées.
Il pourrait s’en déduire une brève catégorisation idéologique pour électorat exigeant. Qui est de gauche, qui est de droite ? Droite-et-gauche ? Néo-libéral ? Comment savoir au juste ? Si étonnante est l’interpénétration des expériences et des familles politiques que vous serez sûr, au moment de conclure, de dire une bêtise. Se réclamant ouvertement de la gauche (Moïse Jean-Charles et Edmonde Supplice Beauzile), les anti-Martelly – tapageusement impitoyables – ont-ils inauguré et approfondi leur campagne en dénonçant le bilan « désastreux » des « cinq années Tet Kale », Jovenel Moïse se veut, comme Jacques Chirac en 1988, « le candidat d’un projet, avant d’être celui d’un bilan ». Si le parti créé à la va-vite par le tombeur de Mirlande H. Manigat sous la forme d’un « embauchage » forcené n’a guère de bases solides, les députés (plus d’une quarantaine) qui viennent de l’endosser, sans oublier les nombreux maires élus, représentent une synergie de forces compactes. Mais cette subtilité a pour fondement un besoin calculé de se faire des partisans. Cet entrepreneur alerte, d’une voix convaincante, a eu le temps de prouver qu’il a été la véritable révélation de la vie politique haïtienne depuis les élections (contestées ?) inachevées de l’année dernière. Plus doué pour la communication que pour la dissimulation, il n’en veut à personne. C’est un novice en politique qui, grâce à son « maillage » clientéliste et ses qualités propres, a beaucoup de chance de gagner et ce n’est pas un hasard.
Personne n’y croit jamais, on le trouve tellement différent de notre establishment port-au-princien, issu de nulle part, tellement inattendu qu’on ne se méfie pas assez, et dan, c’est un coup à le retrouver ferme dans le dernier cercle des potentiels présidents. Athlétique comme un coureur de fond, excellent débatteur comme Clarens Renois ou Edmonde Supplice Beauzile, et clos derrière ses idées de progrès et de modernisation, il ne manque ni d’atouts ni de ténacité.
Chacun se trouve farouche dans la description du portrait du compétiteur ou de la compétitrice : miroir déformant ou dépôt de bilan, tout y passe. C’est aussi le cas de la candidate Fanmi Lavalas, Maryse Narcisse, assistée de son mentor, l’ex-président Jean-Bertrand Aristide qui joue gros dans cette présidentielle, si attaché à paraître surhumain. De tous les prétendants au trône seule Maryse Narcisse, en dehors des scandales et dérives de Lavalas, peut revendiquer un casier vierge. Cela mérite le respect. Sa trajectoire immaculée, elle l’a comme arme de séduction, dans ce dangereux processus électoral schizophrénique. Timidité et démarche mesurée certes mais un regard sincère, plein de tranquillité et de conviction. Ce qui ne manque pas de piment. C’est comme un cycle qui se referme ou qui réapparaît, inespéré ou foudroyant. On sentait venir le coup de pouce électoral du « petit prêtre des pauvres » qui a le haut de l’affiche mais qui a le cuir tanné aujourd’hui. Titid et le (son) peuple, c’est l’histoire d’un amour galvaudé, me disait Marc Bazin. Sa présence aux côtés de Maryse Narcisse en campagne met en lumière, s’il en était besoin, sa popularité encore impressionnante. Une fois de plus, Lavalas entame gravement ses chances, faute d’unité, d’ouverture et d’audace. Le parti de l’élu du 16 décembre 1990 ne veut pas se confédérer, il ne sait pas organiser ses alliances, comme si un sortilège le condamnait aux divisions pullulantes. Mais même si, ici et là, l’originalité est rare, Titid, ce persifleur-né, aura apporté au climat électoral une vraie bouffée de nostalgie (à ses aficionados) et un suspens saisissant.
Car le paysage électoral est fort contrasté. Les crises économiques et l’art de bien gouverner nous rappellent qu’une haute estime de soi – ego surdimensionné– n’est pas à elle seule la qualité primordiale. À cet égard, entre Fanmi Lavalas et le leader « charismatique » de Pitit Dessalines, héritier naturel rejeté, banni par le leader historique du mouvement Lavalas, il y a un véritable désamour. Car l’ancien maire de Milot, parfois cassant, qui ne semble plus d’humeur à abaisser le couperet, ne détient certes pas le monopole des querelles et des déclarations à l’emporte-pièce. Il apparaît, dans la grande tradition des leaders populaires, comme un défenseur du peuple, capable de décrire ses maux, sans crainte d’être combattu ou isolé. Sur l’échiquier politique, Moïse Jean-Charles qui n’a rien à perdre et qui jouit d’une influence grandissante se veut « révolutionnaire » et « socialiste rénovateur », le contempteur de l’oligarchie (Jude Célestin est pointé du doigt à cet égard) et le principal sénateur opposant au régime Tèt Kale. Son discours contestataire va d’ailleurs bien au-delà de ses sympathisants naturels. Il s’agit moins ici d’une recherche de « sens », d’identité idéologique, mot attrape-tout, que de stratégie de lutte politique. Redonner du sens au débat démocratique passe aussi par cela, me semble-t-il.
Les oppositions, les antagonismes, on le voit, sont implacables, déchirants. Il importe d’appréhender la « quadrature de Lavalas », selon la formule du géographe Georges Anglade. D’abord dispersé par la lutte des personnes et des courants, Lavalas serait aujourd’hui affaibli, tout le monde, à gauche comme à droite (y compris Jean-HenryCéant et Lapeh qui sponsorise la candidature de Jude Célestin), étantlavalassien, sinon durant les campagnes électorales, au moins dans la pratique du pouvoir. Lavalas, c’est un mot-valise où l’on peut mettre quantité de choses.
Quand à Edmonde Supplice Beauzile de la Fusion des socio-démocrates, dopée par sa longue expérience de parlementaire et d’éducatrice, elle ne manque jamais une occasion de dénoncer avec une extrême fermeté la responsabilité de ses adversaires dans la faillite de notre pays au cours de ces trois dernières décennies et distille toutes les flèches personnelles en ce sens. Essentiellement, elle maintient que, sur la conception du pouvoir, la pratique de la corruption, la création des forces armées et l’économie notamment, un sérieux rapprochement lie le populisme Lavalas et le populisme Tèt Kale entre eux et ces extrêmes dans leurs rapports avec la République voisine. Dans un Etat de droit, on ne juge pas agressif ou secondaire de débattre pour exposer les faits, évaluer la performance ou l’échec des pouvoirs, voire pour aiguiser les différences en toute indépendance. Toujours est-il que pour l’instant, je l’applaudis volontiers, à cause du modèle d’insolence et de franchise qu’elle nous offre. C’est ce qu’Edmonde Supplice Beauzile, réfractaire à la polarisation simpliste entre les grands favoris (Jude Célestin, Moïse Jean-Charles et Jovenel Moise), a cherché à faire en trublion qui aspire à une existence plus que médiatique. Les choses ne vont jamais comme on l’espère.
Tous les candidats sont déterminés, mais ils ont des stratégies différentes. Dans son mouvement haletant vers l’avant, Jude Célestin, lui, fait valoir son sens de l’Etat et, en s’alliant à des partis politiques (Inité démocratique, Vérité) proches de l’ancien président René Préval et à plusieurs anciens candidats (Sauveur Pierre Etienne, Erick Jean-Baptiste, Steven Benoit, René Julien), déploie un acharnement presque pathétique pour défendre ses chances. Un bel exemple de ralliement ! Cependant, imprévisible quant à son ampleur, le déclin du courant prévalien est évident. Le dauphin malheureux de RenéPréval, dont il n’a ni l’expérience ni le savoir-faire clientéliste, est servi par son image de rude travailleur et le patriotisme de sa vision. Dans la pensée de l’ancien directeur du CNE, l’étendue des pouvoirs présidentiels doit trouver désormais sa source, son efficacité et sa justification dans la fédération de courants et de partis autour d’une vision commune. Ce n’est pas une affaire de personnes. C’est une démarche louable. À travers sa volonté de rassembleur et de promoteur de la stabilité, relayée par une grosse armada logistique et des réseaux divers, Jude Célestin qui n’inspire pas la peur entend avoir déjà un comportement présidentiel.
C’est sur ce même terrain – la mise en commun des forces et des énergies – que Jean-Henry Céant évolue mais, comparativement à Jude Célestin, sans un véritable regroupement de partis politiques. On le croyait fragilisé, désabusé, après tant de revers, le voici presque requinqué. Professionnel aguerri, il a toujours fait de son sens de l’initiative autant que de son attirance pour les pensées qui n’entraînent pas le malheur des atouts clés. Un candidat rassembleur et apaisant : telle est l’image qu’il veut projeter à l’issue de cette longue course à la présidence.
Complexe et aléatoire, la question de l’électorat lavalassien, conglomérat de tribus rivales qui s’intéressent davantage aux conditions de ses ambitions qu’à celles de ses vraies convictions, est au centre de cette campagne. Reste que le troupeau disparate n’a plus de chef suprême. Autrement dit, récusé officiellement par le chef – certes contesté ici et là – de la famille Lavalas, avec qui il entretenait dans le passé des relations plus que cordiales, Jean-Henry Céant est très éloquent, brillant, vif – personne ne le conteste – mais son message a parfois du mal à passer. Trop rigide ? Sans doute.
Ne lui parlez plus de Maryse Narcisse ou de Jean-Bertrand Aristide ! Dès qu’il entend le nom de son ancien ami, comme Moïse Jean-Charles, il se raidit. Le ton se fait plus triste. Contre défaitisme et laisser-pourrir, Jean-Henry Céant représente beaucoup de choses. C’est un esprit progressiste, et même si les aléas de la politique l’ont blessé, il a une grande vision pour le pays. Lui, c’est un citoyen engagé, un idéal d’une sorte de patriote plein de bonne volonté, c’est essentiellement un modèle de persévérance.
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