Par Pierre-Raymond DUMAS Il n’est pas fréquent de trouver un processus électoral pour lequel on ne dispose d’aucune classification. Il échappe à toute hypothèse, on ne parvient pas à le catégoriser dans la crise de transition démocratique. On allait voir ce qu’on allait voir ! La paix n’est pas à la portée de notre République, qui végète sans perspective rassurante. L’équilibre de la terreur – maintenu savamment par l’intermède Privert - Jean-Charles – qui prévaut actuellement dans une Haïti sous tension réveille de vieux démons, jadis incarnés par les putschistes et O.P pro-lavalas. Et, détails non négligeables, c'est l’ensemble des pays de la région qui, dans le cas des élections « gâtées », craignent d’accueillir un flot d’immigrants haïtiens. Et l’on entend même, de-ci, de-là, que des prédictions funestes ! Une sinistrose intergénérationnelle contamine les esprits, tout particulièrement les politiciens, ces âmes poisseuses que Jean L. Dominique appelait avec dédain « politicards ». Sentant le soufre, cette présidentielle – dans son remake – paraît plus explosive que la première sous Martelly en 2015, plus corsée que le premier tour sous Préval en 2010. Elle est certainement plus personnalisée qu’il n’y paraît. L’importance des enjeux fait d’elle l’une des plus déterminantes depuis 1990. Mais l’on constate que chaque année la descente aux enfers s’accélère, surtout dans le choix et la valeur intrinsèque des candidats. La mobilisation a été totale et le tir s’est quasi-entièrement concentré sur Jovenel Moïse qui, face à tant d’adversaires, ne va pas si mal. Mal servi par l’image arrogante et iconoclaste de son mentor politique, il ne va pas très bien non plus au milieu de compétiteurs presque unanimes dans leurs attaques ciblées, chacun étant lavalassien à sa manière. La rivalité ouverte qui oppose Michel Joseph Martelly à cette classe politique discréditée et à cette société civile complotiste ne ressemble ni de près ni de loin à un combat d’enfants de chœur. C’est vrai : le successeur de René Préval, sans grande expérience, avait tellement de mépris pour la classe politique qu’il osait tout. Piaffant d’autosuffisance, il était tellement insensible aux autres : si ça marche, c’est lui qui est super, si ça rate, « l’enfer c’est les autres », pour répéter Jean-Paul Sartre. Les élections de 2015 auront servi de révélateur. Elles ont amplifié le mal dont souffre notre démocratie : une crise récurrente de ses partis politiques, si spectaculaire et si générale qu’elle s’apparente à une fatalité, à un mauvais sort. Les dés ont roulé. La vivacité du PHTK, le parti de l’ex-président Tèt Kale, il y a plus de cinq ans, en a constitué le dernier symptôme, l’éclatement époustouflant du mouvement lavalas, d’abord, et de Fanmi Lavalas, ensuite, en fournissait un premier signe éclatant ; le désenchantement continu de la population et la faillité scandaleuse des régimes lavalassiens en avaient administré une preuve décevante. Rien n’a changé à bien des égards. Haïti était une société clivée, instable au départ des Duvalier, elle n’est pas en passe de devenir maintenant une société démocratique stable. Nous avons quitté la dictature pour nous trouver sous la férule d’élus (mal) sans vision, ni foi en la démocratie. Il s’agit, aujourd’hui, d’une guerre hors norme pour la reprise et la sauvegarde du pouvoir entre les deux grandes tendances politiques : lavalassiens et anti-lavalassiens, proches et bénéficiaires des régimes d’Aristide et de Préval contre Jovenel Moïse, successeur désigné de Martelly, le chanceux incongru. Après les élections, va-ton assister à une (véritable) alternance politique ou à une simple alternance d’équipe ? L’enjeu est accentué par hélas la guerre des egos, sous le regard complaisant des médias et, surtout, des troupes onusiennes. Nous n’avons pas de chance. Le combat électoral sombre habituellement dans le manichéisme et l’exclusion, la fraude et la violence. En Haïti, il y va des compétitions électorales comme des coups d’Etat : c’est le plus fort qui prend le pouvoir, y compris par la corruption. Bref, chacun des deux, en dette avec son passé sulfureux, cherche à persuader l’opinion que lui et lui seul représente le meilleur pour le pays, composé de cette masse de démunis et d’exclus qui souffrent le plus non pas de la crise, mais de la succession des crises (économique, sociale, alimentaire, et même identitaire avec la mondialisation et l’accroissement du phénomène migratoire). Et que l’autre a déjà échoué lamentablement. Pourtant, l’heure n’est plus aux luttes de personnes : esbroufeurs et maîtres en autoflagellations. Soit on renforce le système des partis sur la base de programmes et de moralisation de la vie publique, soit on ira de crise en crise, avec au bout le risque de faillite généralisée. Mais en quoi le suffrage universel direct apportera-t-il cette fois une réponse au problème de la croissance économique, de la lutte contre la pauvreté, une réponse au chômage des jeunes si on continue de voter pour des candidats sans programme ou sans volonté réformatrice ? On ne sent jamais assez la fatigue, le pessimisme, le gâchis institutionnel qui nous accablent depuis 1986. La majorité des gens de ma génération n’ont historiquement pas beaucoup de chance. Pour ceux d’entre nous qui vivent en Haïti, nous avons le malheur de grandir et d’évoluer dans un désastreux climat de désordre et de précarité. Si l’on voulait encore éviter cette situation tendue et ce qu’elle a de terrifiant ou de déjà vu, sans doute était-il urgent d’endosser une sorte de « Pacte de stabilité et de gouvernabilité », comme en septembre 2005, mais avec plus de solennité et d’engagement citoyen. Il faut rappeler, même si cela déplaît à certains de nos compatriotes, que la tâche la plus coriace – l’organisation des élections – a été « refilée » aux « mauvais » perdants de 2015 et à leurs réseaux. Ce qui la rend encore plus particulière, périlleuse. Face à tant et tant de suspicions, de méfiance, d’intérêts divergents et de passions, le monde politique avait besoin d’un accord. Il suffit d’écouter la mosaïque ou nébuleuse lavalas, des populistes aux néo-libéraux, la droite modérée et l’extrême droite de tout acabit. On ne peut pas réussir ou continuer sans de véritables balises. Or tout se passe comme si les « mauvais » perdants et gagnants, ces tricheurs pour la plupart trop orgueilleux pour s’avouer vaincus, avaient disparu. On le saura bientôt.