L’universitaire Hérold Toussaint, professeur et chercheur dans l’âme, actuel vice-recteur de l’Université d’État d’Haïti, est revenu d’une tournée dans les zones frappées par le cyclone Matthew et raconte à qui veut l’entendre le témoignage de ses pérégrinations.
Le jésuite qu’il est resté a dû se retenir pour ne pas pleurer, tant le récit des déboires des uns et des autres, dans les Nippes, dans le Sud et la Grand’Anse était poignant, dit-il. Hérold Toussaint, qui n’avait pas pris la route seul, lui qui est toujours accompagné d’étudiants-assistants de recherche, publiera sans doute rapidement un nouvel ouvrage où le grand public pourra prendre connaissance de ses recommandations. Mais en attendant, prenez le temps de l’écouter si vous en avez l’occasion.
L’intérêt premier de son voyage en terre de désolation vient du fait qu’il était accompagné d’une équipe pluridisciplinaire. Autant de regards, autant de savoirs qui ont pu ausculter une même réalité. Cela promet une vision large sur un fait précis : l’après-catastrophe.
Dans les demandes des gens, le professeur Toussaint rapporte que les sinistrés veulent bénéficier de l’assistance d’ingénieurs, d’agronomes et de spécialistes en psychologie. Les gens veulent reconstruire leur vie, leurs moyens de subsistance, leurs maisons.
Que va faire l’État pour rencontrer leurs desiderata ?
Comme après le tremblement de terre, les experts de l’État haïtien sont en passe, une fois de plus, de passer à côté de ce qui préoccupe les Haïtiens des départements touchés par Matthew.
Pas un mot n’a encore été prononcé ni encore moins un programme annoncé pour parler de la baisse des prix des matériaux de construction (tôle, bois, vis, clou, ciment). Peu est dit sur l’organisation dans un délai raisonnable de travaux à haute intensité de main-d’œuvre (cash for work, food for work et autres HIMO). Il y a un Black-out total sur les nécessaires programmes de microcrédit. Pas d’annonce de mise à disposition d’outils agricoles et autres, de semences ou d’engrais. Personne ne parle d’envoi de spécialistes en soutien psychologique ou de la mise sur pied d’un simple programme de communication positive pour revivifier les départements sévèrement frappés par Matthew. Rien que des petits programmes de distribution d’aide qui aident avant tout les donneurs.
« Des gens craignent de devenir fous, d’autres que la violence ne s’impose dans les rapports humains dans les régions affectées », rapporte le professeur Toussaint. Ces alertes, ces alarmes doivent interpeller les décideurs.
Après le passage des cyclones de 2008, après le séisme de 2010, avec l’argent du budget national, avec les fonds de PetroCaribe, avec les allocations pour la reconstruction, les décideurs des présidences Préval et Martelly ont fait chou et rave sans se préoccuper des gens qui avaient tout perdu. Privert est sur la même voie. Il est déjà à craindre que le prochain président élu se glisse dans les mêmes mauvaises chaussures des projets qui n’enrichissent que ceux qui les ordonnent.
Il ne fait aucun doute qu’il nous faut des routes, des ponts, des écoles, des hôpitaux, des infrastructures publiques. Il ne fait aucun doute que les élections doivent mobiliser l’attention des bailleurs sur le retour comme les États-Unis d’Amérique et celle des autorités. Mais il est aussi primordial que l’on redonne espoir et occupation aux vrais sinistrés de Matthew : les gens des départements concernés.
Depuis dix ans, les dirigeants de notre pays détournent nos ressources pour enrichir un cercle de moins en moins large de privilégiés, repassent les mêmes projets, reprennent les mêmes chemins sans prouver à chaque nouvelle catastrophe naturelle que la résilience résiduelle de l’Haïtien n’est pas que le fait de notre « bon dieu bon » historique.
Vous dépensez beaucoup pour ne rien construire. Pour une fois, pensez au plus grand nombre. Aux vrais sinistrés.
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