Depuis samedi, Port-au-Prince vit dans la valse des adieux à Jocelerme Privert et le tourbillon des préparatifs pour l’arrivée de Jovenel Moïse. Privert, président provisoire réputé Lavalas, a réalisé des élections acceptables en laissant toute latitude au Conseil électoral, ce que Michel Martelly n’avait pas réussi à faire. Privert va remettre le pouvoir à Moïse, un président Tèt Kale, choisi par son prédécesseur Michel Martelly. Est-ce que cela dérange ? Non. C’est la roue de l’histoire qui tourne. Avec cette alternance, la démocratie, le processus démocratique, gagne et ce n’est pas par hasard que, depuis samedi, tous les discours reprennent le thème du devoir accompli pour célébrer la sortie de Privert. Nous sommes encore loin de l’idéal démocratique, mais, en février 2016, qui avait parié un centime que la transition allait se faire sans heurts et sans trop de casse ? Personne. Le 6 février 2016, c’est un Michel Martelly la larme au coin de l’œil qui apparaissait sur les téléviseurs dans un reportage d’une télévision américaine retrançant ses derniers instants au palais national. C’est au président de l’Assemblée nationale que revenait la charge de prendre le pouvoir car le dernier président élu au suffrage universel n’avait par de successeur régulièrement élu. C’est le Parlement qui, au bout du compte, trancha et élit un président provisoire au second degré. Ce 7 février, Michel Martelly revient triomphal. Son dauphin désigné prend le palais et ses alliés politiques le Parlement. Sa victoire est totale. Est-ce que cela dérange ? Non. C’est la roue de l’histoire qui tourne. Jocelerme Privert a réussi toutes les élections que Michel Martelly n’avait pas pu tenir pendant cinq ans. Est-ce que cela dérange ? Non. Haïti sort gagnante. Ce 7 février 2017, Jocelerme Privert va remettre le pouvoir à un président élu qui était encore au secondaire quand Jean Claude-Duvalier partait pour l’exil en mettant fin au régime sanglant de son père et à la débauche épicurienne de son règne. JCD, celui qui se présentait comme le fils du tigre et se disait, une semaine avant son départ, raide et inflexible comme la queue du singe, laissa en 1986 un pays sans direction avec des militaires qui découvrirent le pouvoir comme un jouet troublant plus que comme une responsabilité pesante. La fuite du dictateur aux petites heures du matin, le 7 février 1986, plongea le pays dans la joie et l’incertitude. Peu avait théorisé sur la démocratisation pendant les années de la dictature des Duvalier et rares étaient les leaders prêts à mettre la bonne gouvernance sur les rails. Duvalier, dans la nonchalance, le sauve-qui-peut et la chasse aux privilèges de ses dernières années au pouvoir, n'avait abandonné après lui aucune institution en ordre de marche. Et, depuis trente ans, pour payer le tribut de son incurie, nous tâtonnons pour remettre les mécanismes de la grande machine d’un Etat normal en place. Il y a beaucoup à dire sur les régimes successifs de l’après Duvalier, sur la déroute des militaires, sur les enchainements d’erreurs des militants, sur les bégaiements fâcheux des démocrates, sur les faux pas des uns et des autres ces dernières années, mais, pas seulement parce qu'on ne peut pas jeter Haïti avec l’eau sale de nos ratés, il faut reconnaître que d’Aristide à Martelly, de Préval à Privert, d’Ertha Pascal Trouillot à Boniface Alexandre, chaque président a fait sa part et a de son mieux gardé le cap sur la démocratisation. Nos dernières élections de 2015-2016 sont dans la même veine des apprentissages continus. Pour la première fois, ce 7 février 2017 nous allons avoir un président qui ne s’était pas battu pour la démocratisation. Un homme d’affaires, plus homme de province que homme de la capitale, un ancien président d’une chambre de commerce et proche de tous les courants du secteur privé haïtien qui ont généreusement financé sa victoire aux élections, va prêter serment. Nous allons avoir un président neuf et vierge de toute expérience politique. Est-ce que cela dérange ? Non. C’est la roue de l’histoire qui tourne. Le rideau tombe ce 7 février encore une fois pour s’ouvrir sur un nouveau chapitre que Jovenel Moïse va écrire. C’est une aventure qui n’est pas tracée d’avance, pleine d’embûches sans doute et grosse d’espérances assurément. Que le président qui prête serment ce mardi se souvienne que le 7 février ne sera pas seulement l’anniversaire de sa prestation de serment, mais la date de commémoration d’un rêve et d’une ambition, un pivot qui va au-delà de qui occupe le fauteuil présidentiel. Et s'il pense avant tout à agir pour que ce soit Haïti qui gagne, cela ne dérangera personne.