Entre Assad Volcy et Moïse Jean-Charles, le divorce est plus que consommé. L’opinion publique, ces jours-ci, témoin d’un grand déballage, a entendu à la radio ces deux hommes dans un exercice de lacérations réciproques, comme en on voit dans les combats au couteau. Mis au parfum de secrets hier bien gardés, l’auditoire découvre que d’irréductibles Pitit Dessalines, « défenseurs des masses et de la classe moyenne », pourfendeurs des bourgeois lors de manifestations à Pétion-Ville et en conférence de presse, ne sont pas aussi virulents en privé. Sur les réseaux sociaux, la fuite d’une lettre adressée à l’influent homme d’affaires Réginald Boulos, le 19 août 2016, illustre ce décalage. « Le secrétaire général de Platfom Pitit Dessalines vous présente ses compliments et se fait le devoir de vous adresser ses remerciements pour le support sans faille apporté en 2015 à la campagne électorale de Pitit Dessalines en général, tout particulièrement à celle de son candidat à la présidence, le sénateur Moïse Jean-Charles », lit-on dans cette correspondance du secrétaire général adjoint, le Dr Frantz Perpignan, qui n’explicite pas la nature du support. « Fort de cette fructueuse expérience, ce secrétariat général s’enhardit de vous compter parmi ses plus fidèles supporteurs à l’occasion de cette nouvelle campagne en 2016 », poursuit cette lettre de Pitit Dessalines qui remercie et réitère son « entière disponibilité » pour des rencontres. « La lettre est authentique. Je l’ai reçue aussi sur mon portable sans pouvoir comprendre comment une lettre qui est aux archives de la plateforme ait pu aboutir par fuite sur les réseaux sociaux », a confié le Dr Frantz Perpignan, mercredi 15 février à la matinale de Magik9 (100.9 FM). La lettre a été rédigée dans un contexte où les « bailleurs se plaignaient du manque de convenance de la plateforme » qui n’a jamais envoyé un mot de remerciement à Noël, a expliqué ce haut dignitaire de la plateforme. Il fallait aussi chercher des fonds. Sans jamais citer le nom de Moïse Jean-Charles, Frantz Perpignan a souligné que le candidat avait « donné mandat de chercher des fonds pour faire fonctionner la plateforme ». Beaucoup de lettres, avec la même teneur, ont été confiées à un « entrepreneur » de la plateforme pour être distribuées, a expliqué le secrétaire général adjoint de la plateforme Pitit Dessalines. « Pourquoi c’est celle adressée à M. Boulos qui a circulé ? », s’est demandé le Dr Frantz Perpigan qui dit ne pas comprendre. Interrogé sur le double langage de Moïse Jean-Charles, Frantz Perpignan n’a pas fait de commentaires. « Je ne fais aucun commentaire sur l’antinomie entre la lettre et le discours du candidat à la présidence », a-t-il dit, sans citer le nom de Moïse Jean-Charles qui, avant et après la défaite à l’élection de 2016, a descendu en flammes Réginald Boulos. Il l’a accusé d’avoir, avec d’autres acteurs du secteur privé et de la communauté internationale, orchestré le « coup d’État électoral » en faveur de Jovenel Moïse. L’opinion publique, sans cette lettre, n’aurait jamais été informe du « support sans faille apporté en 2015 à la campagne électorale de Pitit Dessalines en général, tout particulièrement à celle de son candidat à la présidence, le sénateur Moïse Jean-Charles » par Réginald Boulos. Moïse Jean-Charles dément, dénonce une tentative d’assassinat politique L’ex-sénateur Moïse Jean-Charles, candidat à la président de Pitit Dessalines, contacté par le journal, a d’abord dénoncé une « tentative d’assassinat politique » pour le réduire au silence. Ce n’est pas un assassinat physique mais politique pour l’empêcher de dénoncer l’ingérence étrangère, la Minustah, les ambassades, la bourgeoisie, ceux qui veulent s’emparer des ressources minières du pays, a-t-il insisté. Moïse Jean-Charles, droit dans ses bottes, a balayé les accusations de double langage vis-à-vis de la bourgeoisie. « Quand je parle, je parle fort dans le pays et m’exprime clairement pour tout le monde », a dit l’ex-sénateur qui se présente comme un avant-garde. L’ex-candidat à présidence de la plateforme Pitit Dessalines a souligné que Frantz Perpigan ne fait pas partie de la commission de finance et n’était pas chef de campagne.« C’est le père Mogène Charles qui dirige notre comité de campagne. Sur les questions financières, il est clair avec moi. Il fait toujours un bilan », a souligné Moïse Jean-Charles qui affirme, en fonction des rapports reçu de père Mogène Charles n’avoir pas reçu d’argent de Réginald Boulos. Un zeste dédaigneux et pas moins cinglant, Moïse Jean-Charles a indiqué que Perpignan et les autres, après avoir fait une note pour reconnaitre la victoire de Jovenel Moïse essayent de « se débrouiller ». Par ceux en charge de rechercher des financements, Moïse Jean Charles a dit que les orientations étaient claires. Il gardera le cap de son combat en faveur du peuple Haïtien. Boulos, soutient non partisan Le journal, par e-mail, a demandé au Dr Réginald Boulos en quoi a « consisté ce support » à Pitit Dessalines en 2015. « De toujours, nous avons régulièrement et, de manière non partisane, soutenu les partis politiques et les plateformes dans leurs efforts de renforcement institutionnel. Nous restons convaincus que la présence de grands partis politiques est un élément essentiel dans la construction d'une démocratie active et d'une opposition constructive. Nous continuerons à travailler avec tous les partis qui démontrent une gestion transparente et participative de leurs activités. Nous avons été et nous resterons un citoyen engagé dans la vie politique et le développement démocratique de notre pays », a-t-il répondu. Sur le double langage dont on accuse Moïse Jean-Charles, pourfendeur des bourgeois, Réginald a indiqué que c’est à l’intéressé qu'on devrait poser la question. Transparence, financement alternatif Entre-temps, la Fondation Héritage n’est pas la seule à exiger la transparence en ce qui a trait au financement des partis politiques, des campagnes électorales par des acteurs non étatiques. La transparence est fondamentale. Il faut connaître les sources pour savoir si ce sont des intérêts privés qui financent fondamentalement des campagnes et déterminer si « des fonds de l’Etat ne sont pas dirigés envers un candidat au détriment d’un autre », a confié l’écrivain Lyonel Trouillot au journal. Lyonel Trouillot, d’un autre côté, à une question sur la nécessité d’être inventif, cherche des sources de financement alternatif pour affranchir le candidat de la servitude vis-à-vis de son bailleur, mais a souligné qu’il s’agissait là d’un « vœu ». « C’est un vœu. Je ne vois pas comment cela peut être fait, la population n’étant pas riche », a-t-il constaté. On peut essayer de trouver des financements alternatifs en se basant sur des structures associatives. Il faudrait que ce soit des formes de solidarité idéologique et de conviction. Ce n’est pas du tout évident dans un contexte global de précarité et de questionnement sur la chose politique elle-même, a dit Lyonel Trouillot. Clarens Renois,l’argent vient après « Certainement que je suis favorable à la transparence dans le financement des campagnes électorales. C’est une nécessité pour moraliser la vie politique. Cependant, ce n’est pas quelque chose que l’on va voir demain matin en Haïti », a commenté Clarens Renois, candidat à la présidence aux dernières élections sous la bannière de UNIR. Pour lui, « les candidats et les candidates n’ont pas cette pratique de transparence » et les institutions chargées de la régulation, de la répression comme le CEP ne font pas leur travail en ce sens. « Je pense qu’il faut être inventif. Il faut redonner sa vraie place au discours politique dans la campagne électorale. L’argent ne doit pas être la première chose recherchée par un candidat », a insisté Clarens Renois. « Il faut redonner sa place à la parole, au discours, à l’argumentaire. Pour moi, c’est ça. Je parle en connaissance de cause », a indiqué Clarens Renois. « En 1990, il y a eu un électorat qui croyait en un discours. Qu’il ait été trompé ou pas, c’est la parole qui l’avait conduit aux bureaux de vote. Depuis lors, les gens ne votent plus sans un intérêt direct et immédiat, sans argent. Quand vous redonnez la place aux discours, aux convictions, à l’argumentaire, au verbe, vous allez recréer la confiance entre le candidat et l’électeur », a gagé Clarens Renois. Gregory Brandt, transparence, amendement de la loi sur les partis politiques L’homme d’affaires Grégory Brandt, membre du conseil du forum économique et président de la chambre franco-haïtienne, a estimé que « la transparence devait être de mise dans les campagnes électorales ». Sur le plan législatif, il y a des efforts à faire pour stopper la prolifération des partis politiques favorisés par la loi sur la création et le fonctionnement de ces entités. «Ce n’est pas normal, a souligné Grégory Brandt, que des plateformes, des mouvements n’existent que pour aller aux élections. Ce n’est pas recommandable pour le renforcement des institutions. La loi sur les partis politiques doit être amendée, modifiée pour éviter cette prolifération», a-t-il dit. Si la loi est claire, les partis vont être transparents sur les montants qu’ils reçoivent, les bailleurs vont être transparents de leur côté, a expliqué Grégory Brandt, soulignant qu’il faut agir sur ces deux paliers, indispensables à la modernisation de la politique en Haïti. L’agronome Michel William a souligné, en écho à l’actualité, que pour certains la politique consiste à « prendre l’argent des riches pour acheter le vote des pauvres en leur promettant à tous deux de les protéger l’un contre l’autre ». C’est le cas de Moïse Jean-Charles. Ce choix n’est jamais sans conséquence. Il engendre une perte de confiance. « Personne ne sait à quoi s’en tenir avec lui. Il a perdu la confiance de tout le monde ». Le peuple, comme la bourgeoisie, a estimé Michel William. En ce qui concerne le financement alternatif, Michel William ne semble pas être emballé. Lors de sa première élection, Barack Obama, aux Etats-Unis, avait réussi à amasser beaucoup d’argent d’une multitude de petits donateurs, a-t-il cependant souligné. La Fondation héritage pour Haïti (LFHH), section haïtienne de Transparency International, LE 9 décembre 2016, a demandé aux partis, aux plateformes politiques et aux candidats qui avaient participé aux élections de novembre 2016 de divulguer la liste des subventions et dons reçus en nature et en espèces ainsi que leur provenance et la divulgation de la liste des dépenses effectuées dans le cadre des campagnes de chaque candidat. LFHH estime qu’il n'y a pas de démocratie sans indépendance et comprend que le dicton « Qui finance commande » s’est trop souvent avéré juste dans la politique haïtienne. « Les partis et les candidats ne peuvent servir deux maîtres en même temps: le peuple haïtien et les pourvoyeurs de fonds. En conséquence, il est essentiel d’assurer qu’il n’existe pas de cordon ombilical entre certains partis avec des donateurs malsains », exige la Fondation héritage pour Haïti. Pour le moment, rien n’indique que les lignes vont bouger dans le sens de la transparence, de la modernisation de la vie politique en Haïti, parce que les acteurs semblent très confortables en nageant dans les eaux troubles. "Souvent, pour des acteurs du secteur privé des affaires, financer l'un ou l'autre candidat ne se fait sur aucune base politique ni idéologique", a souligné un observateur de la politique en Haïti.